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LO: «Les vrais maires d'Amiens, ce sont les grands patrons»

Le 04 février 2014
Entretien commentaires (3)
Par la rédaction du Télescope

En mars prochain, ce sera la troisième fois que le trotskiste Bruno Paleni se présente aux élections municipales d'Amiens. À la tête de la liste «Lutte ouvrière, faire entendre les travailleurs», qui a difficilement dépassé les 3% lors des deux derniers scrutins, il veut avant tout porter le programme national du parti.

Entretien.


Bruno Paleni (DR)

 

Le Télescope d'Amiens: Pourquoi parler des enjeux nationaux, plutôt que des problématiques locales?

Bruno Paleni: Notre but, c'est moins de remporter la mairie que de proposer un programme de lutte, donner une conscience politique à des travailleurs qui ont tendance aujourd'hui à s'exprimer par l'abstention. Pour nous, la situation à Amiens est la même que dans tout le pays.

François Hollande vient d'annoncer de nouveaux allègements de charges, ce n'est pas nouveau. Les patrons payent de moins en moins de charges sociales, les budgets des collectivités se resserrent. Et à la mairie d'Amiens, ils disent: «On fait avec notre budget». Mais c'est un peu facile, ce sont leurs copains qui diminuent le budget.

C'est pour cela que nous ne sommes sur un programme national. Cela ne veut pas dire que l'on se désintéresse des questions locales.

Vous défendez les travailleurs. Qui sont les «non-travailleurs» à Amiens?

Quelqu'un qui n'échange pas sa force de travail contre salaire, les bourgeois petits ou grands. Par exemple, Liliane Bettencourt qui a gagné 7,4 milliards d'euros en 2013, soit 20 millions d'euros par jour.

Certes, les grands bourgeois n'habitent pas à Amiens, sauf les Gueudet [entreprise familiale de vente de voitures, ndlr]. Mais on peut parler des actionnaires de Valeo, comme auparavant le baron Seillière [sa holding a quitté le capital de Valeo en 2002, ndlr] ou les actionnaires de Goodyear qui ont accru leur fortune de 250 millions d'euros l'année dernière.

Pendant ce temps à Amiens, on trouve des quartiers où la majorité de la population gagne moins de 10 000 euros par an. Les quartiers Nord, Saint-Leu ou Pierre-Rollin, comme l'observait récemment Libération.

Donc notre programme, à Amiens comme au national, c'est de revendiquer la levée du secret des affaires des entreprises. Chaque citoyen ou chaque salarié doit avoir accès aux bénéfices réels des entreprises, leurs exonérations fiscales et les participations à d'autres entreprises.

Mais ces données sont déjà publiques pour beaucoup d'entreprises.

En partie. Mais par exemple, les patrons disent souvent que ça va mal après avoir racheté une entreprise. Goodyear se dit pris à la gorge alors qu'il a été capable de racheter Dunlop. Nous, nous voulons la transparence. Comme cela nous pourrons voir ce qu'il est possible de faire.

Tout ça va bien au-delà des compétences d'une Mairie.

Effectivement, mais ce que nous voulons, c'est que ce soit l'ensemble de la population, et non le maire, qui l'impose par la lutte. Si on en reste au niveau local, où le maire a de moins en moins de pouvoir, on ne peut rien faire.

Alors quel est le sens de votre candidature aux municipales? Vous vous en servez comme d'une tribune?

Oui, nous voulons développer chez les ouvriers la conscience de qui sont leurs vrais ennemis, la grande bourgeoisie licencieuse et profiteuse, et non leurs collègues d'atelier. De la droite à l’extrême droite, en passant par Valls, ils veulent diviser. C'est soit de la faute des roms, soit celle des maghrébins, mais jamais des milliardaires.

Notre liste s'appellera «Lutte ouvrière, faire entendre les travailleurs». Les seuls à se faire entendre aujourd'hui, c'est la droite et les patrons. Ceux qui devraient se faire entendre, ce sont les travailleurs. On veut leur rendre leur expression.

Pour renverser le rapport de force, il n'y a pas de miracle. Des luttes, des luttes massives, comme celle des Goodyear mais par centaines, par milliers. On n'en est pas là mais on avance un programme pour y arriver, qui commence par la transparence.

Comment comptez-vous faire mieux qu'aux dernières élections municipales d'Amiens, 3,14% en 2008, 3,54% en 2001?

Nous n'avons pas de stratégie, mais nous allons nous donner à fond. Nous ne compterons pas sur les chèques de Bettencourt, ou sur les fonds publics mais sur nos sympathisants pour diffuser nos idées.

Cela dépendra du degré de colère des gens. Le jour où les travailleurs vont lever la tête, et qu'ils auront la force collective de demander des comptes aux patrons, ils ne se tourneront pas vers les mièvreries du PS.

Et la ville d'Amiens, comment vous la situez dans tout ça? Quelle est sa trajectoire selon vous?

Ces dernières années, c'est une litanie d'entreprises qui ferment. C'est sans arrêt. Des patrons qui licencient, qui font toujours plus de profit. Notre programme à Amiens, c'est qu'une entreprise qui fait 250 millions d'euros de bénéfices comme Goodyear, on devrait l'obliger à maintenir l'emploi.

Les deux listes principales vont défendre l'idée d'une ville attractive. Pour vous, Amiens doit être attractive?

Attractive pour qui? Pour les patrons? Il y a toute une série de grandes villes qui perdent des habitants aujourd'hui parce que l'on n'y trouve plus d'emplois. Une ville attractive pour les travailleurs, c'est une ville où il y a de l'emploi.

Finalement une Mairie, ça a un sens, une utilité dans votre programme?

A votre avis? Aux présidentielles, vous pensez que les candidates Arlette Laguiller et Nathalie Arthaud ont présenté un programme de gouvernement?

À gauche, ils mentent tous, ceux qui disent qu'ils amélioreront les choses s'ils sont élus. Ce ne sont pas eux qui décident.

À Amiens, ce sont les actionnaires de la zone industrielle et des supermarchés qui décident des salaires et des licenciements. Ni un maire, ni un ministre ne peut et ne veut s'y opposer.

Si on ne s'allie pas au PS au deuxième tour, c'est parce que nous pensons que ce parti est au service de la bourgeoisie.

Nous, on s'appelle Lutte ouvrière. Nous voulons changer le rapport de force avec les vrais maires d'Amiens que sont les grands patrons. Ça ne se jouera peut-être pas à Amiens, mais ça pourrait commencer à Amiens.

La pétition pour la gratuité des bus à Amiens, ça ne vous intéresse pas?

Toutes les formes de lutte qui pourraient être le point de départ d'une autre forme de lutte, plus large, nous intéressent. Je ne l'ai pas eue entre les mains, sans doute que je l'aurais signée. Mais une pétition, ça ne change pas les choses.

Avez-vous une position sur le projet de tramway de l'actuelle majorité à Amiens métropole?

Ce n'est pas ce que nous voulons faire apparaître. Je discutais avec l'un des candidats de notre liste, qui est d'Étouvie et travaille dans la zone industrielle nord; depuis la réorganisation du réseau, il a un bus à 3h30, et doit attendre une heure devant l'usine avant d'embaucher. Cela montre tout le mépris du maire envers les ouvriers.

Visiblement on ne trouve pas d'argent pour améliorer les conditions de vie des travailleurs, mais on en trouve pour se lancer dans un projet colossal, qui vous permettra peut-être de venir en centre-ville en tramway, au lieu de prendre le vélo. Il y a des choses plus urgentes.

Comme quoi?

Des horaires de bus plus adaptés aux travailleurs et à leurs familles, la gratuité réelle de l'école, qui ne l'est plus à cause des transports.

Le logement, mais là encore, ça ne dépend pas seulement de la mairie. Il y a une vraie complexité. La gauche a tous les pouvoirs, et malgré cela, il y a 3,5 millions de mal-logés en France, et notamment à Amiens. À Fafet par exemple, ça n'avance pas.

Pourtant c'est simple, il faudrait que la municipalité, la Région et l'État créent une grande société publique de bâtiment et construisent les millions de logements nécessaires. Parmi nos camarades, il y a des travailleurs du bâtiment au chômage, vous trouvez ça normal?

Pendant ce temps, on préfère gaver les grands groupes privés, comme Bouygues, à grands frais.

Vous trouvez le bilan d'Isabelle Graux, l'élue communiste au logement, insuffisant (voir notre entretien)?

Leur programme, ce n'était pas de construire des logements, mais de les isoler parce que c'est écologique. Tant qu'il y aura des mal-logés alors qu'il y a des actionnaires qui gagnent des millions sur leur dos, je ne pourrai pas être satisfait.

Les grandes entreprises de BTP implantées dans la zone de Montières ou la zone Nord depuis les années 70, ce n'est pas leur problème de savoir comment sont logés les travailleurs. C'est la collectivité, par les impôts, qui a financé les logements sociaux à Amiens. Et ça nous ne sommes pas d'accord. Ce n'est pas les impôts des travailleurs, mais les profits des grandes entreprises, des grandes surfaces, des centres d'appels qu'il faut utiliser pour construire des logements ou financer les transports. Ce n'est pas aux salariés de payer ça, eux qui sont déjà exploités par les actionnaires.

Avez-vous participé aux ateliers organisés sur les municipales par le PCF avant son alliance avec Thierry Bonté, ou l'Aube nouvelle (voir notre entretien) ?

Nous ne voulons pas y participer. Nous voulons nous démarquer de ceux qui sont à gauche ou pensent s'allier avec la gauche.

Vous considérez que vous n'êtes pas de gauche?

On dit que nous sommes d’extrême gauche, ça ne nous dérange pas. Mais pour nous, il n'y a que deux camps: le camp des travailleurs et celui des patrons. La gauche de la gauche, ça veut dire voter Bonté au deuxième tour.