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Samara, l'archéologie et le public

Le 10 avril 2014
Reportage commentaires

Ludovic Moignet est le directeur de la régie Samara.

Presque tous les écoliers du département y sont au moins allés une fois. Sur le bord de la vallée de la Somme, entre Saint-Sauveur et La Chaussée-Tirancourt, se dresse le parc de Samara. Un parc archéologique «ludique, pédagogique et scientifique» comme le répète, à l'envi, son directeur Ludovic Moignet.

Ce directeur est arrivé fin 2011à l'occasion d'une grande remise en question des objectifs du parc par le conseil général de la Somme. «Le Département a fait une étude. Il en est ressorti qu'il fallait un comité scientifique et une nouvelle feuille de route». À demi-mot, comme dans les discours inauguraux des élus du conseil général, on comprend que le parc manquait de rigueur et, progressivement, perdait en légitimité dans sa mission pédagogique.

Connaissance scientifique et expérimentations

Mais désormais, un comité scientifique veille, de près, à la destinée du parc. Il est composé de nombreuses structures venant de l'archéologie ou de l'environnement. En premier lieu, l'Institut national des recherches archéologiques préventives (Inrap), le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), des archéologues du conseil général de la Somme et d'Amiens métropole (dont nous vous avions déjà parlé ici ou ), le Centre permanent d'initiatives pour l'environnement de la Somme, le Conservatoire botanique national de Bailleul, le Conservatoire d'espaces naturels de Picardie ou encore l'association Picardie nature. Le comité se réunit tous les trimestres depuis deux ans pour proposer des plans de gestion des espaces verts ou encore apporter l'expertise dans les reconstitutions historiques du parc.

Parmi les objectifs du comité scientifique, il y a la tenue d'expérimentations. C'est-à-dire tenter de reproduire des techniques préhistoriques pour vérifier les hypothèses scientifiques. Et ces expérimentations, menées par des scientifiques, sont intimement liées à l'accueil des visiteurs. «Le deal, c'est qu'on permet aux scientifiques d'utiliser les lieux pour mener des expérimentations, et en échange ils répondent aux questions du public», explique Ludovic Moignet. C'est ainsi que le dimanche 23 mars, lors de l'ouverture de la saison 2014, des légionnaires romains tout-à-fait contemporains ont fait des démonstrations d'armes de tirs de l'époque au public.

Transmission de connaissance entre de faux Romains et de vrais Samariens.

Mais sur «l'oppidum assiégé», la parade n'est pas tout: il fallait aussi savoir si les armes reconstituées par les légionnaires de cette association de médiation historique étaient fonctionnelles et connaître leur portée, leur puissance... «La veille on avait mené des expériences avec eux, on mesurait précisément la puissance des tirs et les trajectoires», explique le directeur du site. Une reconstitution très précise.

Poteries et argile d'époque

Un autre exemple: la création d'un four et la cuisson de plusieurs centaines de céramiques. Non seulement dans les conditions de cuisson supposées de l'époque, mais aussi avec de l'argile provenant de sites d'extraction locaux repérés par les archéologues, tamisée, délayée et décantée pendant un an, selon les protocoles issues d'hypothèses scientifiques. Histoire de voir si le résultat est conforme aux poteries de l'époque.

Cette fabrication de poteries s'est tenue lors du congrès international de la Société française d'études de la céramique antique en Gaule en 2013. Ainsi en mai 2013, les congressistes ont pu participer aux cuissons de poteries et, le dimanche, l'activité s'est poursuivie devant les visiteurs.

Juste à côté des fours à céramique, on trouve une autre construction originale. Une dalle de terre creusée de petits emplacements. C'est un four à sel, encore frais, qui attend son heure... Le 29 mai 2014, il sera cuit et le 1er juin, lors d'une animation sur «les sauniers gaulois» il fonctionnera à plein régime.

«L'Inrap et le CNRS ont reconstitué à l'identique un four a sel trouvé lors de fouilles dans le Nord-Pas-de-Calais». Dans les creux de ce four à sel, les expérimentateurs viendront déposer des godets de céramique remplis d'eau saumâtre avant d'espérer récupérer des pains de sel ressemblant à ceux des Gaulois.

À gauche, le four à céramique et, à droite, le four à sel qui devra fonctionner à plein régime pour l'expérimentation du premier juin.

Mais l'expérience ne s'arrête pas là pour le four à sel. D'abord, il sera purement et simplement abandonné. Parce que l'archéologie expérimentale se nourrit aussi des informations des assauts du temps sur la matière. «On va le laisser mourir. Ensuite, l'objectif est de fouiller, plus tard, et de voir si les vestiges qu'on en retrouve correspondent aux fouilles initiales».

De l'autre côté du parc, les archéologues d'Amiens métropole, sous la direction d'Yves Le Bechennec, sont venus au début de la saison pour installer un four à verre, en phase de précuisson depuis plusieurs semaines. Lorsque le four en argile sera prêt à monter à 900°C, les archéologues expérimenteront des protocoles de fabrication de bracelets gaulois. «Quand ils auront fini, ils laisseront le matériel et les explications pour nous permettre d'en faire un atelier pédagogique», assure Ludovic Moignet.

L'expérimentation paye

Certes, des expérimentations sont menées. Mais, scientifiquement parlant, où mènent-elles? Ludovic Moignet se saisit d'une brochure disponible à la boutique du parc. Intitulée «De l'argile à la poterie», la brochure récapitule les tenants et aboutissants de l'expérimentation de l'année 2013 à Samara. «Et bientôt il y aura une vraie publication dans une revue scientifique, mais cela prend un peu plus de temps à écrire», argumente le directeur de Samara: au-delà d'une représentation vivante des temps passés, ce qui se tient ici peut avoir un vrai intérêt pour la progression des connaissances.

Mais cette expérimentation est-elle un argument pour attirer le public? Car, à part ces expérimentations, les médiateurs de la structure mènent toute l'année des démonstrations: la forge d'outils, la production de farine ou encore le tissage et la teinture font partie des points forts de la visite du lieu.

Ludovic Moignet pense que c'est une partie de la réponse. «L'expérimentation archéologique, c'est le cœur du réacteur. Pour le public, comme pour les médiateurs qui doivent savoir de quoi ils parlent. Avec les scientifiques qui travaillent avec nous, nous sommes dans l'actualité de l'archéologie et les informations que nous véhiculons sont les plus justes... Dans l'état actuel des connaissances». D'ailleurs, selon le directeur, la part des familles serait en augmentation dans un public qui reste majoritairement (60%) composé de groupes scolaires.

Cette année, le parc Samara inaugurera sa maison gauloise, déconstruite puis reconstruite selon les données scientifiques connues aujourd'hui. Par rapport à ce que l'on imaginait il y a 25 ans à la création du parc, il y a du changement: elle est bien plus grande et plus confortable! Et, toute l'année, des animations vont se succéder à Samara, jusqu'à sa fermeture annuelle, le 2 novembre.

De quoi permettre au public de constater que la recherche archéologique est toujours en mouvement.

Dans l'œil du Télescope

Certaines photos proviennent de l'inauguration de la saison du parc, le 23 mars. Les autres ont été prises lors de l'entretien avec le directeur, le 2 avril.