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Thézy-Glimont: un village gaulois sous les pieds

Le 14 janvier 2013
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Par Rémi Sanchez A lire aussi

Cela devait être une fouille préventive banale. Juste avant la construction d'une zone pavillonnaire de cinquante-deux maisons sur un champ de la commune de Thézy-Glimont, les archéologues du service d'archéologie préventive d'Amiens métropole interviennent pour sonder la zone. À la fin du mois de juin 2012, des tranchées sont pratiquées dans le sol, pour l'ausculter de façon méthodique.

Pour les scientifiques, un constat s'impose: le sous-sol de ce petit village sans histoires se révèle plutôt chargé d'Histoire. Des fosses sont découvertes, des ossements animaux, des caves, des silos, des tessons de céramique... Tout le nécessaire pour rendre heureux un archéologue. On soupçonne que ces vestiges gallo-romains soient des fosses communes creusées suite à des épisodes de maladie animale.

«Ce n'était pas vraiment une surprise de trouver des vestiges, explique Yves Le Bechennec, archéologue au service de la métropole et responsable de l'opération. Lors de survols de la zone, on avait déjà observé des vestiges d'un petit bâtiment antique en haut du plateau».

Selon Yves Le Bechennec, l'archéologue responsable du projet, ces fosses sont exceptionnelles, entre autres, par leur nombre.

Pourtant les découvertes sont d'un genre particulier: des fosses contenant des dépouilles animales et humaines intimement associées sont exhumées en grand nombre, dans des agencements jamais rencontrés jusqu'alors.

Cela fait de Thézy-Glimont un site exceptionnel en France, dont le sous-sol permettra probablement d'en comprendre plus sur le peuple des Ambiens, peuple gaulois qui a vécu sur les bord de la Somme il y a plus de 2000 ans.

Des archéologues et des bulldozers

Le 5 novembre, des fouilles exhaustives s'engagent, alors qu'en parallèle les travaux de terrassement commencent. Les membres du service d'archéologie préventive s'attaquent à une première zone de 7500 m² qui doit bientôt disparaître sous les résidences pavillonnaires de Thézy-Glimont.

Sur place, les hommes modifient l'agencement des objets, les retirent pour les analyser, soustraient même la terre et la poussière qui les entourent. Tous ces éléments peuvent donner des indication historiques, tous doivent être analysés, répertoriés. Même s'ils sont remis en place ou mis en scène pour une reconstitution, le site originel est toujours perdu après une fouille. «Une fouille, c'est toujours un acte de destruction», rassure Yves Le Bechennec.

Les fosses à offrandes en question

Les archéologues s'activent dans une cave de l'époque romaine, juste avant que les bulldozers ne l'effacent.

Sur le site de Thézy Glimont, quarante-trois caisses de "mobilier" ont été extirpées du sol entre le début du mois de novembre et les vacances de Noël. Début janvier, ces débris de céramique, ces ossements animaux ou humains, ces outils, sont patiemment nettoyés avant d'être analysés, rangés, répertoriés dans plus de 800 fiches qui décrivent le site archéologique, mètre carré après mètre carré.

Pour l'instant, les certitudes sur le site sont minces. Les archéologues pensent avoir retrouvé des vestiges appartenant à différentes époques, quelques centaines d'années autour de l'an 0. Cela reflète-t-il un peuplement continu de cette colline de Thézy-Glimont par les Ambiens? Yves Le Béchennec ne formule pas d'hypothèse définitive avant d'avoir analysé précisément tout ce qui a été sorti du sol par ses équipes.

Par ailleurs, tout ce qui concerne les peuples gaulois - plus précisément "peuples celtes" - est à considérer prudemment. Peu de traces écrites subsistent de la période. Jules Cesar, l'envahisseur de la Gaule des années -50 est celui qui a le plus décrit ces peuples qu'il combattait. Et ses écrits ne concernent pas les années antérieures à la conquête. La connaissance des peuples celtes, a fortiori la connaissance des Ambiens, les habitants de la région, repose donc beaucoup sur l'archéologie.

«On n'a pas d'explication certaine sur ces fosses à offrande qui contiennent des ossements humains et animaux. On sait que nous ne sommes pas le seul site en France. Il en existe deux autres, en Côte d'Or ou en Vendée. Mais sur ce dernier, par exemple, on avait clairement identifié la tombe d'un guerrier. Ici, à première vue, les humains n'en ont pas les attributs. Ils sont, par ailleurs, en bon état. Ils n'ont pas de signe de traumatisme, d'os fracturé puis ressoudé

Ces rituels celtes ne s'éclairciront pas sans un long travail d'analyse, mais ils donnent une idée des us et coutumes de ces premiers Samariens. «Un rituel, c'est par définition quelque chose qui se reproduit. Cela peut avoir pour but de rassurer, ou de donner un rythme. Dans les sociétés agricoles, comme peuvent l'être ces sociétés celtiques, les gens vivent dans des calendriers beaucoup plus contraints que nous. Il faut pouvoir prévoir des temps de mobilisation générale pour les travaux des champs

Humains et animaux examinés de près

Les squelettes retrouvés, après nettoyage, seront envoyés dans un laboratoire pour en connaître plus sur eux. L'examen devrait préciser leur sexe, leur âge approximatif et leur état de santé général.

Au laboratoire, un patient travail de nettoyage attend les membres du service d'archéologie préventive.

Pour les animaux, même traitement. «Il n'est pas anodin de savoir si les animaux sacrifiés étaient en bonne santé, s'ils étaient jeunes ou vieux, et si les habitants préféraient garder telle ou telle espèce pour leur consommation personnelle plutôt que pour un sacrifice.» Des estimations de la consommation de viande pourront aussi être formulées.

De fait, l'analyse fine des ossements retrouvés, qu'ils soient issus des sépultures ou restes d'assiette, devrait révéler beaucoup d'autres détails, dont l'énumération donne le tournis. «En mesurant les squelettes des bovidés et autres animaux, on peut dater approximativement un site, car les tailles d'animaux ont varié au cours des cinq ou six cent ans de cette période gallo-romaine. Cela répondait à des stratégies d'élevage différentes, des compromis entre la quantité et les pertes de bétail envisageable. Analyser les restes d'assiette permet aussi de dater, car les techniques de découpe de la viande se sont sophistiquées entre le troisième siècle avant Jésus-Christ et la conquête de la Gaule par les Romains, en -50

Les casiers s'accumulent dans le labo. Ici, les débris humains, animaux et minéraux nettoyés sont au séchage.

Tout ce que peut raconter un tesson de céramique

Dans le laboratoire des archéologues, des casiers en plastique s'empilent sur les étagères, sous le vent d'un ventilateur. Le "mobilier" retrouvé et lavé, est en train de sécher. Yves Le Béchennec tire un de ces cageots: il est rempli de tessons de céramique. Âpre pour l'œil non averti. «Là on a vraiment une belle pièce, probablement un morceau d'une grande jatte. On voit qu'elle a été décorée avec soin, et on voit aussi qu'elle est lustrée, à l'intérieur comme à l'extérieur.» D'autres tessons sont plus vraisemblablement des éléments de maçonnerie, des bouts de cheminée.

Les techniques de céramique peuvent apporter des éléments de datation pour les fosses dans lesquelles on les aura trouvées. Des éléments socio-économiques aussi: retrouver un tesson d'une céramique que l'on sait être produite à l'autre bout de l'empire romain permet de comprendre un peu mieux les échanges commerciaux de l'époque.

Dans le champ de Thézy-Glimont, ces vestiges de céramique pouvaient passer pour des pierres indésirables. Ici ce sont des traces précieuses.

Ce ne sont pas les seuls éléments que les scientifiques pourront déduire de ces fouilles. «On va avoir beaucoup de renseignements sur le niveau d'équipement des foyers» estime l'archéologue. Ce n'est pas évident, quand on pense que les maisons de ces Celtes étaient bâties sur des poteaux ou des sablières, et qu'il n'en reste, souvent, pas grand-chose. Mais la terre ramassée sera envoyée à des laboratoires et analysée en quantité, elle donnera d'autres indices. «Des escargots donnent des indications sur ce qui entoure les maisons, tout comme le contenu des pelotes de déjection des oiseaux prédateurs. Étaient-ce des pelouses ou des champs? Où vivaient leurs animaux domestiques?»

Les questions sont nombreuses et les archéologues de la Métropole vont devoir prendre patience avant de formuler des réponses. Les échantillons du premier site de fouille sont encore à l'étape de nettoyage d'inventaire et d'analyse. Au printemps, une deuxième série de fouilles se déroulera sur 12500m² du même site. Le travail ne fait que commencer sur Thézy-Glimont.

Dans l'œil du Télescope

Une visite de presse a été organisée sur le site le lundi 10 décembre 2013. La Métropole a demandé à ce que les informations concernant ce site ne soient pas révélées au public avant le lundi 14 janvier, pour éviter que le chantier n'attire des visiteurs imprudents.

C'est la raison pour laquelle les médias picards auront tous révélé la découverte archéologique le même jour.

J'ai rencontré Yves Le Bechennec une seconde fois, dans le laboratoire d'archéologie d'Amiens métropole, le lundi 7 janvier.

Photo de couverture : droits réservés Amiens Métropole, service d'archéologie préventive.