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Le PS d'Amiens veut se tourner vers l'avenir

Le 25 novembre 2013
Par Fabien Dorémus

Lancer la dynamique. Voilà le défi que doit désormais relever le Parti socialiste (PS) d'Amiens, après la difficile séquence de désignation de sa tête de liste pour l'élection municipale. Pour le principal parti de gauche de la ville, il faut désormais rebondir. Pas si simple.

Pour rappel, le 17 octobre dernier, Thierry Bonté était désigné «premier des socialistes» lors d'un vote interne au PS. Opposé à René Anger au second tour de désignation, Thierry Bonté avait recueilli 149 voix. Soit 25 de plus que son adversaire du soir. Le vote s'était déroulé dans le calme. Tout l'inverse du premier tour.

Lors de ce premier tour de désignation, le 10 octobre, quatre candidats étaient en lice: René Anger, Thierry Bonté, Didier Cardon et Maryse Lion-Lec. Cet ordre alphabétique des candidats s'avèrera être le classement final: René Anger (82 voix) et Thierry Bonté (74) se qualifiant pour le second tour, devant Didier Cardon (61) et Maryse Lion-Lec (41).

La soirée électorale avait été agitée. Parce qu'une grosse vingtaine d'adhérents, quasiment tous favorables à René Anger, n'avaient pas pu voter pour la raison qu'ils n'étaient pas inscrits sur les listes électorales de la ville, une nécessité pourtant spécifiée par une circulaire interne du parti (voir notre article). Ces adhérents ne pourraient pas non plus voter lors du second tour. Une grosse vingtaine de personnes n'ont ainsi pas pu voter, et une grosse vingtaine de voix sépareront finalement les deux candidats au second tour. De quoi échauffer les esprits.

Thierry Bonté finalement élu à près de 55%

D'autant plus agitée que, dans le même temps, le camp de René Anger était la cible d'accusation d'achats de voix. Certains socialistes soupçonnaient en effet René Anger de régler personnellement les cotisations de nombreux adhérents afin qu'ils puissent voter en sa faveur. Raison pour laquelle de nombreuses cotisations auraient été payées en liquide ce 10 octobre, jour du premier tour.

Entre les deux tours de scrutin, les deux candidats éliminés ont adopté des positionnements différents: Didier Cardon a très officiellement apporté son soutien à Thierry Bonté alors que Maryse Lion-Lec est restée dans une position de neutralité, appelant au rassemblement de tous les socialistes quoi qu'il advienne.

La température a ensuite continué d'augmenter. Car en s'érigeant en rempart contre «le clientélisme et le communautarisme» lors d'une conférence de presse, Thierry Bonté s'est attiré les foudres du camp adverse (voir notre article). Quelques jours après, Thierry Bonté était élu avec 55% des suffrages exprimés, lors d'une soirée électorale certes calme mais dénuée d'esprit de camaraderie.



Victoire de Thierry Bonté au soir du second tour, le 17 octobre dernier.

Plus d'un mois après, que reste-t-il des désamours? Comme on le verra, l'équipe de Thierry Bonté se concentre désormais sur la suite: le projet, la constitution des réseaux militants. De son côté, René Anger a trouvé une bonne troisième position sur la liste des socialistes candidats à l'élection municipale à Amiens.

Cette liste de 29 noms a été proposée au vote des adhérents jeudi soir. Selon les chiffres officiels, elle a été approuvée par 73,75% des suffrages exprimés. Mais avec un taux de participation visiblement faible. La fédération du PS de la Somme rechigne d'ailleurs à communiquer le nombre exact de votants.

Dans cette liste des 29 socialistes, on ne compte qu'un seul soutien à René Anger. Il s'agit de Benjamin Lucas, le secrétaire de la section Amiens sud. Pourquoi? Ni lui ni René Anger n'ont répondu à nos nombreuses sollicitations d'entretien.

Boulafrad vers la sortie, Guédri à l'offensive

«René Anger avait demandé quatre personnes sur la liste, indique quant à elle Pascale Boistard, députée et première secrétaire fédérale du Parti socialiste de la Somme. Il lui a alors été demandé de proposer deux hommes et deux femmes pour la parité. Mais en retour, les noms de seulement deux hommes [Anger et Lucas, ndlr] ont été proposés.»

Pendant la campagne interne, René Anger avait obtenu le soutien de deux ex-candidats à la candidature: Mohamed Boulafrad et Acène Guédri. Des soutiens de poids, puisque le premier était le secrétaire déchu de la section Léon-Blum, mise sous tutelle au printemps dernier par la fédération PS de la Somme. Et le second est un membre influent de la section d'Amiens nord.



Jeudi soir, à la fédération de la Somme du PS, à Amiens.

Aujourd'hui écartés, ces deux militants n'ont visiblement pas décidé d'en rester là. «J'ai envoyé un courrier au national pour leur dire que les choses ne tournent pas rond ici», explique Mohamed Boulafrad. Il regrette d'avoir été écarté, lui comme ses soutiens, de la liste des 29 socialistes. Pourtant, parmi ces 29 colistiers, 6 font partie de la section Léon-Blum. «Mais ce sont tous des gens qui étaient contre moi», tempête-t-il.

Aujourd'hui, Mohamed Boulafrad n'est plus considéré comme membre du Parti socialiste par la fédération de la Somme. Pourquoi? «Parce qu'en octobre, il a envoyé un courrier au national du PS dans lequel il exigeait un certain nombre de choses, explique Pascale Boistard. Il indiquait que si ses exigences n'étaient pas acceptées, il faudrait le considérer comme démissionnaire.» Mohamed Boulafrad n'a visiblement pas eu la même interprétation du courrier qu'il a lui-même envoyé, puisqu'il affirme n'avoir jamais formellement démissionné.

Quoi qu'il en soit, il reproche à Pascale Boistard d'empêcher le rassemblement de tous les socialistes. Aujourd'hui, Mohamed Boulafrad dit «continuer de travailler avec un certain nombre de militants. Je suis de centre gauche, j'invite le centre droit à me rejoindre.» Il indique cependant ne pas vouloir se mettre au service de la droite locale.

La menace du pénal, de chaque côté

De son côté, Acène Guédri a choisi l'offensive. Dans une longue lettre adressée le 19 novembre à Harlem Désir, le premier secrétaire du PS, il demande l'invalidation de l'élection de Thierry Bonté «pour cause d'irrégularités et de dysfonctionnements graves». Dans son courrier, Acène Guédri regrette que lui «et d'autres camarades de [sa] sensibilité» aient été «écartés de toute discussion et représentation pour la désignation des colistiers».

Il va plus loin. «Il y a des éléments graves et concordants qui relèvent du pénal», affirme-t-il. Selon Acène Guédri, «les services de la Ville d'Amiens ont été utilisés à des fins partisanes». Il accuse la commission électorale municipale d'Amiens, qui s'est réunie la veille du premier tour du vote interne au PS, d'avoir «validé la demande d’inscription sur les listes électorales de "certains" adhérents, parmi lesquels, en particulier, la première fédérale Pascale Boistard».

Ce que dément formellement la principale intéressée. «J'ai fait ma demande d'inscription sur les listes électorales d'Amiens au début de l'année 2013». Alors, pourquoi la commission électorale de la Ville d'Amiens s'est-elle déroulée la veille du scrutin interne au PS ? «C'est un pur hasard. C'est vrai que ça peut porter à confusion, mais c'est un hasard. Je n'étais même pas au courant.» Et la première fédérale de répliquer: «Il s'est passé des choses très graves lors du premier tour, comme des menaces par exemple. Ça peut relever du pénal.» Elle accuse notamment Acène Guédri. Lui, prétend n'avoir eu que le verbe haut.

Thierry Bonté et la «société civile»

Vendredi matin, au lendemain de la validation de la liste des 29 socialistes, Thierry Bonté organisait une conférence de presse dans un café du centre-ville d'Amiens. L'heure n'était plus aux querelles intestines. Il a commencé par vanter, en dépit des difficultés qu'il engendre, le mode de désignation des candidats de son parti. «À la différence d'Alain Gest et Brigitte Fouré qui se sont partagés seuls les postes, nous, nous avons un mode de désignation collectif et démocratique. C'est une différence profonde entre la gauche et la droite.»

Cependant, la liste des 29 colistiers PS, validée jeudi soir, sera probablement bousculée, modifiée en fonction des discussions avec les partenaires politiques. Des discussions qui ont déjà commencé. «Chacun fait valoir ses arguments, ses intérêts. Ça crispe un peu parfois, mais c'est normal», sourit Thierry Bonté, apparemment serein.

Outre la présence de membres de différents partis politiques de gauche, la future liste conduite par Thierry Bonté devrait compter une douzaine de personnes non encartées politiquement. Des personnes qui ont, bien souvent, privilégié un engagement syndical ou associatif et que l'on désigne habituellement sous le vocable de «société civile». «J'attache beaucoup d'importance à ces différents mouvements. Souvent, ils nous bousculent mais c'est très bien.»

Multiplication de rencontres

«En ce moment, on est tous les soirs chez des habitants, dans des cafés», explique Frédéric Fauvet, directeur de campagne du candidat socialiste. C'est dans ces lieux, lors de réunions informelles et de débats «sans concession», que seraient tissés petit à petit des liens avec cette société civile. De ces rencontres multiples, Thierry Bonté dit retenir que «ce qui va compter pour les gens lors de cette élection, ce n'est pas la politique menée nationalement ni le bilan de l'actuelle municipalité. Les gens nous parlent de proximité, de ce que l'on va faire sur les rythmes scolaires, etc.»

Parallèlement à ces rencontres en petits comités, des ateliers thématiques se sont formés pour élaborer «des propositions concrètes issues de l'expertise d'usage». Ces ateliers ne sont pas animés par des élus. Avec cette méthode, l'équipe de Thierry Bonté espère bien enclencher une dynamique. «On discute avec beaucoup de petits mouvements différents, explique Frédéric Fauvet. Il y a une densité et une richesse très intéressante. Et tous ces mouvements convergent, tout doucement.» De là à créer une vraie dynamique de campagne? On le saura bientôt.


Mise à jour, lundi 25 novembre à 17h04:

La fédération de la Somme du Parti socialiste a fini par communiquer le détail de la participation au vote de jeudi soir dernier. Il s'agissait, pour les adhérents, de valider ou non la liste des 29 colistiers socialistes pour la prochaine élection municipale à Amiens. En détail: 158 votants ; 104 pour ; 37 contre ; 17 nuls ou blancs. En ne tenant pas compte de ces 17 bulletins, on obtient alors effectivement une validation de la liste à 73,75% des suffrages.

Dans l'œil du Télescope

Je me suis entretenu par téléphone avec Mohamed Boulafrad et Acène Guédri. J'ai rencontré Pascale Boistard jeudi soir au siège de la fédération du PS 80. Je me suis ensuite entretenu avec Thierry Bonté et Frédéric Fauvet vendredi matin, à l'occasion d'une conférence de presse.