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Au PS, la rupture semble consommée

Le 15 octobre 2013

Les grands discours ne suffiront plus. Le «nécessaire rassemblement de tous les socialistes» qu'invoquent souvent les militants a du plomb dans l'aile. Alors que le second tour de désignation de la tête de liste PS pour l'élection municipale d'Amiens aura lieu jeudi, de 17 heures à 22 heures, le fossé entre les deux camps finalistes ne cesse de se creuser.

Rappelons que, jeudi dernier, René Anger (82 voix) a été qualifié pour le second tour en compagnie de Thierry Bonté, arrivé en deuxième position (74 voix). Derrière, deux candidats ont été éliminés, Didier Cardon (61 voix) et Maryse Lion-Lec (41 voix).

Si, avant le premier tour, des tensions avaient déjà commencé à poindre (voir notre article sur les jeux d'alliances et ses dégâts collatéraux), la rupture a été définitivement verbalisée lors de la conférence de presse commune donnée par Thierry Bonté et Didier Cardon, samedi matin au café Le Flore à Amiens.



Thierry Bonté et Didier Cardon lors de leur conférence de presse, samedi matin.

Ce matin-là, réunis aux côtés d'une quarantaine de sympathisants, Thierry Bonté et Didier Cardon ont officialisé leur alliance. Le second soutenant le premier. «Avant la campagne, nous nous étions mis d'accord sur un certain nombre de principes dont nous n'avons pas dérogé», a expliqué Thierry Bonté. Et de préciser que «Didier Cardon, à aucun moment, n'a essayé de marchander un poste».

Mais surtout, Thierry Bonté a fixé ce que sera, selon lui, l'enjeu du second tour: «Ce sera un combat frontal entre deux gauches: une gauche morale qui s'oppose au clientélisme et au communautarisme, et une gauche qui s'est dévoyée». L'attaque est claire: René Anger, allié aux anciens candidats à la candidature Mohamed Boulafrad et Acène Guédri ainsi qu'à une partie de l'aile gauche du PS, se serait dévoyé dans le clientélisme et le communautarisme.

«Couper les points de gangrène»

Ajoutant que «personne n'a le monopole de la parole des quartiers» et que «nous n'avons pas de leçons à recevoir sur ce sujet», Thierry Bonté a ensuite laissé la parole à Didier Cardon. L'ancien candidat a lancé: «Nous sommes le camp du respect, de la fraternité, des militants qui aiment échanger des idées». Il a ensuite expliqué que son ancien directeur de campagne, Frédéric Fauvet, devenait sur-le-champ le directeur de campagne de Thierry Bonté, symbole de la fusion des deux équipes.

«Nous ne sommes pas abattus, a-t-il continué, et, si nous l'emportons, ce scrutin va permettre de couper les points de gangrène [du Parti socialiste, ndlr].» Poursuivant la diatribe, Didier Cardon s'en est pris à «ceux qui sont entrés en hurlant dans le bureau de vote, lieu sacré de neutralité républicaine», lors du premier tour, jeudi dernier.

Reprenant la parole, Thierry Bonté a estimé que seule sa candidature pouvait permettre l'union de la gauche lors de l'élection municipale: «Nos partenaires nous observent et le choix qui sera fait au second tour déterminera la qualité de l'union voire l'union elle-même».

La conférence de presse de Thierry Bonté a donc dessiné à gros traits deux camps définitivement irréconciliables, deux camps que tout opposerait sur les pratiques politiques.

Pourquoi ce terme, «clientélisme»?

Des adhérents pas inscrits sur les listes

Pour tenter de comprendre, il faut relater un incident qui a eu lieu lors du premier tour.

Jeudi dernier, plusieurs dizaines de personnes, essentiellement des soutiens de René Anger, n'ont pas pu voter. Pourquoi? Parce qu'ils n'étaient pas inscrits sur les listes électorales d'Amiens. Or, une circulaire datée du 1er mars 2013, diffusée par Solférino, stipule que «la présentation de la carte d’électeur ou à défaut d’une attestation d’inscription sur la liste électorale antérieure à la date requise sera demandée préalablement au vote». Une règle censée être connue de tous les candidats.

Or, ces adhérents, partisans de René Anger, n'étaient munis que de récépissés de la mairie indiquant leur demande d'inscription sur les listes électorales. En clair, ils venaient de faire la demande d'inscription mais n'étaient pas encore formellement inscrits.

Ils n'ont donc pas pu voter. Mais cela a entraîné la colère de certains, dont Acène Guédri. «Le problème, c'est que, pendant des jours, on nous avait dit que l'on pourrait voter avec un récépissé, assure-t-il. La désinformation a été entretenue. C'est une tactique qui visait à nous réduire.»

Des règles précisées tardivement

Pour René Anger, il y a toujours «interprétation des circulaires» et là, «l'interprétation est tombée le matin du scrutin alors qu'il avait été dit auparavant aux camarades qu'ils pourraient voter.»

Du côté de la fédération, on reconnaît le caractère tardif de la décision. «Mais si la réponse n'est arrivée que tardivement, c'est parce que la question s'est posée tardivement, défend Frédéric Fauvet, secrétaire fédéral en charge des élections. Six jours avant le vote, des récépissés ont commencé à arriver.» Pour prendre position clairement, une commission électorale s'est alors tenue le 9 octobre, la veille du vote. La décision a été prise d'appliquer strictement ce que la circulaire stipulait. «Avec un récépissé, on n'est pas juridiquement inscrit sur les listes électorales», justifie encore Frédéric Fauvet.

En tout état de cause, on peut se demander pourquoi autant d'adhérents du parti, censés être intéressés par la chose publique, ne sont-ils pas inscrits sur les listes électorales de leur ville? Question posée à René Anger et Acène Guédri.

«Certains sont jeunes et si l'on se place du point de vue de l'élection, ils ont encore jusqu'en décembre pour s'inscrire», avance René Anger. Par ailleurs, «si leur adhésion n'est pas celle d'un militant qui a lu Marx et Lénine, on ne peut pas leur refuser de militer.»

Qui a payé les cotisations?

Acène Guédri ajoute d'autres justifications: «Certains venaient d'être naturalisés, d'autres venaient d'emménager. Et puis beaucoup, surtout les jeunes, ont du mal à croire en la politique.»

Autre motif, selon les opposants à René Anger, de parler de clientélisme: le paiement des cotisations. Car lors du vote pour désigner le «premier des socialistes», il est permis aux adhérents de se mettre à jour de cotisation. Beaucoup l'ont fait jeudi dernier. Notamment du côté des partisans de René Anger, qui ont souvent réglé leurs cotisations en espèce. Des paiements de 20 euros.

Ce qui a nourri les suspicions sur l'origine des fonds. «Imaginons qu'un chef de clan clientéliste verse à ses troupes la somme correspondante, comment le verrait-on?», interroge un militant socialiste. En clair, René Anger a-t-il payé pour eux? Difficile à dire. «Je n'ai pas à payer de cotisations, élude-t-il. Et s'ils ont payé en espèce c'est que, bien souvent, ils n'ont pas de carnet de chèque.»

René Anger réfute le terme de «clientélisme»: «Le clientélisme, ce n'est pas ça. Le clientélisme, c'est quand on achète des voix et qu'on demande ensuite aux gens de rentrer chez eux. Là, personne ne demande à rentrer, c'est tout le contraire.»

«Pas de concession à l'égard des lobbies»

De son côté, Thierry Bonté maintient fermement ses principes: «Il faut être sans concession sur l'attitude du politique à l'égard de lobbies, de demandes particulières. Il faut faire attention à ne pas promettre ce qu'on ne pourra pas tenir.»

«Avant que je ne prenne position en faveur de René Anger, réplique Acène Guédri, j'avais rencontré Thierry Bonté. Il m'avait proposé une place dans son exécutif. Et Didier Cardon, lui aussi, m'avait approché de la même façon par personne interposée. Et là ce n'était pas du clientélisme?»

Reste le mot «communautarisme», employé lors de la conférence de presse de Thierry Bonté et Didier Cardon.

Un mot qui «a créé un véritable traumatisme, selon Acène Guédri. Ce propos est digne de l'extrême droite! C'est du racisme. Dès lors, il n'y a plus rien à attendre de ces gens-là. La rupture est totale. Cela montre le vrai visage de ces gens qui se disent socialistes, leur rapport à l'altérité et aux petites gens.»

«Un problème national»

René Anger abonde dans ce sens: «Quand on parle de gens qui sont tous enseignants ou tous membres du Rotary club, on ne parle pas de communautarisme.» Mais il refuse d'accuser ses camarades de racisme: «C'est un problème culturel. Un problème national. Regardez ce qui se passe à Marseille. Il y a une poussée des quartiers et les perdants utilisent les mêmes arguments qu'ici contre moi.»

À Marseille, les primaires socialistes ont vu, dimanche, la qualification pour le second tour d'une candidate, la sénatrice Samia Gahli, accusée de clientélisme par la ministre Marie-Arlette Carlotti, éliminée au premier tour. À Marseille comme à Amiens, sont dénoncés des allers-retours entre les quartiers populaires et les bureaux de vote en véhicules motorisés. À Marseille comme à Amiens, les partisans de ces pratiques assument et parlent de «transports collectifs pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer».

Interrogé au sujet du mot «communautarisme», par téléphone lundi matin, Thierry Bonté tenait à expliquer son propos: «Je voulais surtout faire un rappel sur la laïcité. Le communautarisme est un concept difficile à manier. Ce qui m'importe c'est la question sociale. Le fait d'appartenir à une communauté religieuse ou ethnique n'a pas d'importance, cela peut même être un facteur de sociabilité.»

Maryse Lion-Lec «scandalisée»

Le mot «communautarisme» n'est en effet pas habituel dans la bouche de Thierry Bonté. Il est plus habituel dans l'entourage de Didier Cardon. D'ailleurs, hier, Thierry Bonté tentait de joindre par téléphone Acène Guédri pour s'expliquer. Pourtant, le mal semble fait.

«J'ai été consternée par l'idée d'un combat frontal entre deux gauches, explique Maryse Lion-Lec, adjointe au maire en charge de la lutte contre les discriminations, arrivée quatrième au premier tour. Ça m'a scandalisée! Il faut être sérieux. Quelles sont nos valeurs? Notre électorat?» Cependant, elle précise bien n'avoir «pas apprécié non plus le comportement de certains [lors du premier tour, jeudi dernier, ndlr]».

C'est la raison pour laquelle Maryse Lion-Lec ne donnera pas de consignes de vote. Aussi «pour ne pas attiser les menaces de divisions». Et d'ajouter: «Il faut penser au lendemain: comment mobiliser notre électorat, celui des quartiers. Et ne pas ouvrir de nouvelles plaies.»

Dans l'œil du Télescope

Les propos tenus dans cet article sont issus de la conférence de presse de samedi matin ainsi que d'échanges effectués par téléphone, mails ou via Twitter, entre jeudi dernier et hier.

Je serai jeudi soir à la fédération du Parti socialiste pour le second tour de la désignation. Si vous le souhaitez, suivez mon compte Twitter pour vous tenir au courant du déroulement du scrutin.