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Inquiétude autour de la motricité des jeunes picards

Le 13 mars 2013

Le chiffre qu'avance Jean-Paul Bourdon, professeur d'EPS à la retraite, donne le vertige.

Selon lui, 57% des Amiénois rentrant en classe de sixième auraient un grave retard dans leurs capacités motrices. Or, «à l'entrée en 6e, la coordination générale devrait être acquise pour la vie», estime-t-il.

Ce chiffre, Jean-Paul Bourdon l'a évalué grâce à un outil de diagnostic développé avec la ligue d'athlétisme du Nord-Pas-de-Calais. Au travers de plusieurs mini-épreuves sportives notant la force physique aussi bien que l'endurance et la coordination des membres, les évaluateurs de Diagnoform sont capables de donner une appréciation, uniformisée, du niveau physique.

«Amiens a un peu été notre laboratoire» explique Jean-Paul Bourdon. Ancien professeur d'EPS au collège Jean-Marc-Laurent à Amiens, il a rencontré des problèmes lors de l'évaluation d'épreuves d'athlétisme des collégiens fréquentant l'UNSS, c'est à dire le sport scolaire.

«Je suis arrivé à la fédération d'athlétisme en 1999. On a changé quatre fois nos barèmes d'évaluations, à la demande du sport scolaire: les résultats des jeunes à l'UNSS ne faisaient que baisser.»

«Avant, le service militaire permettait une photographie assez intéressante d'une classe d'âge» explique Thibault Deschamps qui a repris, à la ligue d'athlétisme du Nord-Pas-de-Calais, le flambeau de Diagnoform. «Même si cela ne concernait que les hommes. Aujourd'hui on n'a plus de moyen de mesurer l'état de santé d'une tranche d'âge. Ce n'est pas non plus possible à travers l'Éducation physique et sportive.»

Au niveau d'Hénin-Beaumont

En 2007 un outil a été développé en collaboration avec des équipes de recherche en santé de l'Inserm. Des tests ont été menés par la ligue d'athlétisme du Nord-pas-de-Calais, dépositaire de l'outil Diagnoform, puis dans la France entière.

Dans les collèges amiénois Jean-Marc-Laurent et Guy-Mareschal, par exemple, les derniers diagnostics ont été réalisés en 2010. «Plus de la moitié des élèves qui arrivent en sixième avec une motricité insuffisante, cela nous place au niveau de zones défavorisées comme Hénin-Beaumont ou Lens», estime Jean-Paul Bourdon.

Écriture ou motricité générale, pour Jean-Paul Bourdon tout est lié.

Quel est l'impact de ces carences dans le développement moteur pour les adolescents? «La coordination générale est importante à beaucoup d'égards. Par exemple, dans l'apprentissage de l'écriture, la motricité fine est en jeu. Il s'agit aussi de développer des expériences motrices qui vont constituer un répertoire de gestes pour l'adulte. L'enjeu c'est de pouvoir apprendre plus vite à l'âge adulte.» Selon Jean-Paul Bourdon, cette motricité s'acquiert principalement entre six et dix ans.

Thibault Deschamps va plus loin. «On sait que la condition physique joue sur la qualité de vie. Cela pourrait avoir des effets sur les dégénérescences comme Alzheimer et Parkinson.» Ce qui est en jeu, c'est aussi l'espérance de vie en bonne santé. Une donnée qui connaît une régression en France.

Constat partagé par les professeurs

Du côté des professeurs d'UNSS du département, le constat semble partagé. David Cacheux est coordinateur UNSS sur la Picardie maritime. «Quand on essaye de s'appuyer sur des barèmes fixes, on a l'impression que les notes sont de plus en plus faibles», estime-t-il.

Même sentiment du côté de Villers-Bocage, où officie Thierry Apchin pour l'UNSS. «On a changé de barèmes tous les quatre ans, à peu près», explique le professeur d'éducation physique. Si les meilleures performances sont stables, en revanche les moyennes aussi, reculent.

Des causes invoquées? Dans l'esprit de tous, c'est la sédentarité le premier coupable. Les écrans qui s'imposent dans nos loisirs, l'activité physique qui diminue ou encore l'obésité qui augmente peu à peu dans nos contrées. C'est également ce que pointe le rapport Toussaint, commandé en 2008 par Roselyne Bachelot.

Pour «retrouver sa liberté de mouvement», le rapport préconisait principalement de lutter contre la sédentarité, de développer les déplacements actifs et l'offre sportive à destination des jeunes.

Séances d'espoir pour la motricité

Les animateurs de l'UNSS refusent de désespérer. Dans certaines circonscriptions de la Somme, la part des élèves qui vont fréquenter l'UNSS en dehors des heures de scolarité va atteindre 50%, contre 35% de moyenne au niveau national. Pour ceux-là, il y a une chance de rattraper un retard dans le développement de la motricité.

«Si on peut travailler dans la durée, on a une chance de rattraper le retard» assure David Cacheux. Même si, tempère-t-il, tous les élèves ne sortiront pas du collège dans une meilleure forme. «À l'adolescence il peut aussi y avoir une dégradation des aptitudes à cause des changements physiques».

À écouter les professeurs chevronnés, la forme des élèves dépend beaucoup de leurs activités extra-scolaires: plus ils ont d'activités physiques, mieux ils vont s'adapter à de nouvelles activités. «Avec la pratique seule de l'EPS? Au mieux, ce sera de l'entretien» estime Thierry Apchin. Il faut dire que, dès la 5e, les collégiens n'ont plus que 3 heures d'EPS par semaine. «Mais avec l'UNSS nous proposons des créneaux de sport tous les jours, en plus des rencontres du mercredi».

Mais les créneaux, les activités proposées par l'UNSS varient dans chacune des onze circonscriptions du département. Tout repose sur le dynamisme et la disponibilité des professeurs de chaque établissement. Et encore faudrait-il que les élèves qui persévèrent à l'UNSS soient ceux qui en ont le plus besoin.

Inégalités familiales et scolaires

Qui sont-ils, justement, ces élèves qui entrent en sixième avec des difficultés motrices? D'après les professeurs interrogés, ils peuvent avoir des profils différents. Parfois ce sont des élèves issus de milieux sociaux difficiles, parfois non. Les jeunes filles sont parfois moins incitées à des activités physiques, également.

Mais les différences n'interviennent pas qu'au niveau familial. Il semblerait que l'école primaire elle-même soit garante des persistances des inégalités. «Quand les élèves nous arrivent, en sixième, on sent bien si leur instituteur était investi dans les activités physiques. On peut ressentir des grosses différences d'une école à l'autre», expliquait, entre autres, David Cacheux.

Pas toujours efficaces pour l'éducation physique, les professeurs des écoles? Un rapport de l'inspection générale de l'éducation pointait des problèmes, il y a un an. Selon ce rapport, l'éducation physique et sportive semble bien le parent pauvre de l'enseignement primaire. Ainsi, il déplore le petit nombre d'inspections qui se font pendant les cours d'EPS. «Les maîtres ne sont pas inspectés dans la discipline qui, en nombre d'heures d'enseignement par semaine, est pourtant la troisième après le français et les mathématiques; cette carence porte en elle le risque d'accréditer l'idée que l'EPS est une discipline mineure dans laquelle il est peu rentable de s'investir.»

Les heures d'EPS passent à la trappe

Par ailleurs, certains chiffres alarmants circulent: sur les 108 heures annuelles d'éducation physique qu'impose le programme de primaire, ce sont près des trois-quarts qui ne seraient pas effectuées. De quoi inquiéter l'éducation nationale qui attribue aux enseignements sportifs, au-delà des capacités psychomotrices, de nombreuses qualités dans la sociabilisation des enfants.

Dans certains territoires, la difficulté d'accéder à des infrastructures est mise en cause. Ce n'est pas le cas sur la métropole amiénoise, qui est bien fournie en piscines et gymnases couverts. Mais des problèmes de partage d'infrastructure peuvent intervenir.

Les enseignements de second plan

La réalité est plus triviale. C'est que le temps manque souvent aux professeurs des écoles. Devant l'obligation de transmettre aux élèves des enseignements primordiaux comme la lecture ou les mathématiques, l'enseignement du sport passe au second plan.

Il existe, à l'école primaire, une structure qui organise des activités sportives hors du temps scolaires, comme le fait l'UNSS au collège. C'est l'Usep, l'Union sportive d'enseignement du premier degré. Avec 20000 licenciés, elle atteint près de 60% des élèves scolarisés. Jacques Descamps en est le directeur départemental. Les heures d'EPS qui passent à la trappe à l'école primaire, il les confirme. L'Usep tente d'y remédier. «Dans certaines circonscriptions, comme le Vimeu, on peut proposer du sport tous les soirs après l'école, en plus du mercredi après-midi».

Mais là, encore plus qu'au collège, ces organisations sont soumises à des bonnes volontés des professeurs et des parents, bénévoles, qui peuvent prendre le temps d'encadrer les activités sportives.

Cela dépend aussi des moyens déployés par les villes. «À Amiens, par exemple, des éducateurs sportifs de la Métropole intervenaient pour encadrer le sport en troisième cycle, pour que les enfants aient une pratique régulière. Dans les matches contre d'autres écoles, ça se sentait bien que les gamins étaient plus dégourdis», se souvient Jacques Descamps. Malheureusement, les éducateurs métropolitains n'interviennent plus pour le moment (lire notre article) «la pratique va à nouveau baisser sur Amiens», prévoit le directeur de l'Usep.

Profiter des changements de rythme scolaire

La situation semble sombre, avec une éducation primaire qui semble débordée, mais un changement positif pourrait naître de la fin de la semaine des quatre jours. À condition que l'Usep puisse s'adapter. «Nous devrons investir le temps de la fin d'après-midi». Les rencontres départementales du mercredi seront probablement impossibles à maintenir dans cette configuration. Jacques Descamps, optimiste, y voit une chance de diversifier les activités sportives: «Nous allons acheter du matériel mobile, à faire tourner dans les écoles, avec les économies que l'on fera sur le transport des élèves».

Mais, si jamais les créneaux d'EPS pouvaient résoudre les problèmes de sédentarité de la population, leur organisation dépendra des bonnes volontés que l'Usep saura fédérer. Sans compter que la réforme s'appliquera progressivement selon les villes, entre 2013 et 2014.

De son côté, la ligue d'athlétisme du Nord-Pas-de-Calais fait du lobbying auprès des professeurs, des conseils généraux et des inspections académiques. «À Arras, on a insisté pour que l'inspection trace des marelles, des rivières, des lignes d'arrivée et de départ qui avaient disparu des cours d'école», explique Jean-Paul Bourdon, le professeur d'EPS retraité. La ligue d'athlé du Nord-Pas-de-Calais envoie également un DVD dans chaque école primaire, avec un programme d'activités conçu par la fédération d'athlétisme, adapté aux plus jeunes. En espérant que cela inspire les professeurs.

Si la fédération a beaucoup d'idées, elle n'a pas les moyens de les appliquer seules. D'où le lobbying auprès des départements. L'Éducation nationale, de son côté, préfère se tenir à distance des projets portés par les différentes fédérations de sport, dans un souci de neutralité.

Dans l'œil du Télescope

J'ai pu m'entretenir avec Jean-Paul Bourdon le 19 février. Les autres entretiens ont été réalisés dans un second temps, par téléphone.

Sur les professeurs coordinateurs des activités UNSS contactés, seuls MM. Cacheux et Apchin ont accepté de me répondre.

J'ai sollicité la mairie d'Amiens pour un entretien avec l'un de leur éducateurs sportifs, sans succès.