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Les éducateurs sportifs ne veulent pas quitter l'école

Le 24 janvier 2013
Enquête commentaires

Vendredi, la ministre des Sports, Valérie Fourneyron, sera de passage à Amiens. Avant de se diriger, vers midi, à l'Hôtel de Ville pour assister à la signature des premiers emplois d'avenir par la Métropole, elle visitera le Coliseum. Un comité d'accueil particulier devrait l'y attendre.

Car dès 9 heures, les éducateurs sportifs de la Métropole, accompagnés de parents d'élèves, tenteront de l'interpeller sur la question de la pratique du sport à l'école. Leur crainte ? Que cette pratique se dégrade suite à la décision d'Amiens métropole de réorienter les missions de ses éducateurs vers d'autres publics que les scolaires.

«Il y a eu une demande du politique afin d'aider tous les publics à accéder aux sports, explique Michel Le Lann, directeur du service Sport et culture à la Métropole. On avait vu, par exemple que très peu de femmes étaient licenciées dans les clubs.» La collectivité souhaite donc que les éducateurs travaillent davantage auprès des femmes, du troisième âge et des personnes en situation de handicap notamment. Mais moins auprès des scolaires.

Ce qui n'est pas forcément du goût des éducateurs. «Travailler pour des adultes, c'est plus facile pour nous, indique Arnaud Douay, éducateur et syndiqué à l'UGICT-CGT. Mais nous défendons une véritable politique sportive à l'école.»



Arnaud Douay et Mario Châteauroux, éducateurs sportifs.

Jusqu'en juin dernier, la petite dizaine d'éducateurs sportifs que compte la Métropole passait un tiers de son temps hebdomadaire, soit quinze heures, dans les écoles d'Amiens auprès des élèves de CM1/CM2. Mais depuis septembre 2012, c'est terminé.

Un vrai problème, selon les éduc', car «en théorie, à l'école primaire, les élèves doivent avoir trois heures hebdomadaires d'éducation physique, précise Arnaud Douay. Mais en vrai, on le constate, ils n'ont qu'une seule heure, et seulement lorsqu'on est là !» Pourquoi ? L'explication avancée est que les professeurs des écoles, contraints de boucler de lourds programmes, n'auraient pas toujours un temps suffisant à consacrer à l'éducation physique.

Or, l'état physique des jeunes amiénois n'est pas au mieux. «Une étude réalisée dans le cadre des Assises du sport à Amiens en 2011 a montré qu'ici les enfants de 11 ans avaient un retard d'âge psychomoteur de deux ans», indique Mario Châteauroux, également éducateur sportif. Un constat alarmant que reconnaît également la métropole.

Mais pour Jacques Bordone, directeur général administratif chargé de la Citoyenneté et de la vie sociale à la Métropole, il y a un choix politique à faire. Où laisser les éducateurs faire le travail des professeurs des écoles, ou bien mettre l'Éducation nationale devant ses responsabilités. «C'est un raisonnement un peu “techno”, admet-il, et je comprends que ce soit difficile à admettre pour ces militants du sports que sont les éducateurs.»

Un problème: deux solutions contradictoires

«Le sport à l'école est de la compétence de l'État, nous le savons bien, et c'est difficile de lutter contre cet argument, explique Arnaud Douay. Mais à côté de ça, il y a la réalité du terrain. J'en discutais encore hier avec des enseignants: ils n'ont le temps que de faire de l'occupationnel. Nous, nous avons le temps de monter les installations: le badminton, c'est 30 minutes de préparation! Et puis, cela fait 50 ans que les éducateurs territoriaux s'occupent de ça.»

Très attachés à la pratique du sport à l'école, les éducateurs assurent que «lorsque l'Éducation nationale mettra des gens dans les écoles, là d'accord, on fera autre chose.» Voilà le point de blocage avec la Métropole : «Si on laisse nos éducateurs dans les écoles, l'État ne fera jamais rien pour améliorer les choses», analyse Jacques Bordone, de la Métropole.



Michel Le Lann et Jacques Bordone (Amiens métropole).

Quoi qu'il en soit, du côté de la Métropole, on assure que les éducateurs ne seront pas totalement exclus des établissements scolaires. L'idée seraient qu'ils puissent encore y travailler mais seulement lors de demandes particulières provenant des écoles. Par exemple, lorsqu'il s'agit de faire de l'escalade, du canoë ou du judo, des sports qui demandent des équipements et des compétences spécifiques. Il s'agirait aussi de cibler les écoles nécessitant le plus leur intervention : «Si l'on doit mettre deux éducateurs dans une même école pendant six mois pour booster l'éducation physique, alors on le fera sans problème», promet Michel Le Lann.

«De la souplesse». Voilà ce que souhaite la Métropole. «Le problème, c'est que les éducateurs se sont fixés comme obligation de travailler tous un certain nombre d'heures dans les écoles», regrette Michel Le Lann. Il faut dire que les éducateurs ne revendiquent que ce qu'on leur avait promis. Pour comprendre, remontons un peu en arrière.

Dès le début de l'année 2012, des bruits insistants ont commencé à circuler chez les éducateurs, laissant entendre qu'une prochaine décision municipale visant à les retirer des écoles allait tomber. Ils s'étaient alors mobilisés - «on avait réuni plus de 2000 signatures de soutien des parents d'élèves et enseignants» - et avaient obtenu une réunion avec les services concernés de la Métropole, fin mars 2012.

Comme le montre la note (voir page suivante) faite aux éducateurs par les services de la Métropole, un protocole d'accord avait été trouvé à l'issue de la réunion. Il devait dessiner les contours du nouveau Projet sportif métropolitain. Dans cette note, on y retrouve donc l'injonction politique de tourner l'action des éducateurs vers les femmes et les personnes en situation de handicap «pour les amener à pratiquer une activité physique et éventuellement la faire au sein d'un club».

Mais ce n'est pas tout.

Volte-face de la collectivité

Le document stipule aussi que le travail des éducateurs sportifs auprès des élèves doit être maintenu en l'état. À une nuance près : il faudra désormais «intervenir dans un maximum d'écoles d'Amiens métropole» et non plus seulement d'Amiens. Dès janvier 2013, les éducateurs devaient donc retourner auprès des élèves. Mais ce n'est jamais arrivé. Aujourd'hui, privés de cette activité, ils rongent leur frein plusieurs heures par semaine dans un local mis à leur disposition par la collectivité au cœur du quartier Saint-Leu.



Extrait de la Note aux éducateurs, rédigée par la Métropole le 28 mars 2012.

À la Métropole, on reconnaît volontiers la volte-face. «Il y a effectivement eu une décision politique, explique Jacques Bordone, mais le projet a évolué. Il n'était pas gravé dans le marbre. On doit s'adapter à une situation nouvelle.» La situation nouvelle ? C'est le changement de gouvernement. «En mars 2012, on ne savait pas qu'il y allait avoir une réforme des rythmes scolaires qui va tout bouleverser et qui pose notamment des problèmes financiers aux villes», abonde Michel Le Lann.

Problèmes financiers, baisse de la dotation de l'État aux collectivités prévue dès 2014... Voilà qui inquiète fortement les éducateurs sur le devenir de leur profession. «Si on ne travaille plus sur du temps scolaire, ils pourraient nous remplacer par des animateurs sportifs», craint Mario Châteauroux. Car seuls les éducateurs (fonctionnaires de catégorie B) peuvent intervenir sur le temps scolaire. À l'inverse, sur le temps extrascolaire, ils peuvent être mis en concurrence avec la dizaine d'animateurs sportifs de la métropole (catégorie C), moins bien payés qu'eux.

S'agirait-il donc d'une manœuvre pour faire des économies ? Une hypothèse balayée par la Métropole. «Ce seraient des économies de bout de chandelle! Au niveau du sport, il n'y a pas de baisse généralisée du budget, les subventions sont maintenues à leur niveau de 2008, affirme Michel Le Lann. Il n'y a pas non plus de suppression de personnel. On incite même les personnels de catégorie C à passer le concours pour devenir catégorie B. Ils deviennent alors plus polyvalent, c'est notre intérêt.»

Il n'en reste pas moins que pour les éducateurs, le fond du problème n'est pas résolu : «Quand on ne sera plus là, les enfants feront moins de sport. Notre combat est légitime.» C'est ce qu'ils diront à la ministre des Sports vendredi matin. En attendant, peut-être, «un retournement politique».

Dans l'œil du Télescope

J'ai rencontré les éducateurs sportifs mardi et les responsables d'Amiens métropole mercredi.