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Y a-t-il un syndicat chez Médiamétrie?

Le 15 avril 2013

Répondeur: «Message reçu aujourd'hui à 18h47.

Oui, bonjour je me présente Julien Debruyne, délégué syndical Médiamétrie. On s'était vu une fois, et là je vois que vous avez essayé de contacter d'autres syndicats pour avoir des informations sur Médiamétrie. On avait convenu qu'il n'y avait rien de spécial à Médiamétrie, que tout se passait bien. Donc je ne comprends pas pourquoi vous faites ça. Concernant les problèmes de climatisation avec la Mairie, c'est réglé, il n'y a pas de problème. Je vous avais dit que ça allait être réparé, ça va être fait très prochainement. Je ne vois pas pourquoi vous vous acharnez comme ça. Sachant que moi, ma direction m'a dit que vous pourriez avoir des problèmes, au cas où, et puis moi aussi. Du coup, rappelez moi au 06 XX XX XX XX. Merci, au revoir.
»

La semaine dernière, Le Télescope d'Amiens enquêtait sur les rapports qu'entretiennent la Métropole et les centres d'appels amiénois. Rien d'inquiétant pour les centres d'appels, à première vue.

Car au cours de nos précédentes enquêtes, plusieurs syndicats avaient pointé du doigt le manque de réactivité de la Métropole, propriétaire des bâtiments de Coriolis, Intra Call ou Médiamétrie, lors des déclarations de dégradations (inondations de parking, climatisation en panne...). La majorité de gauche délaisse-t-elle ce secteur promu par l'ancienne municipalité De Robien, qui voulait faire d'Amiens la «capitale française des centres d'appels» ? C'était l'objet de cette nouvelle enquête.

Mais notre enquête s'est attardée, mercredi dernier, chez Médiamétrie, un centre d'appels spécialisé dans les mesures d'audience, où le comportement des représentants syndicaux CGT et CFDT peut surprendre.

«Ce que nous vivons chez Médiamétrie est vertueux»

Premier contact chez Médiamétrie: c'est le délégué CFDT qui nous explique que chez Médiamétrie, le problème de climatisation est en passe d'être résolu mais qu'il va se renseigner auprès de la direction pour savoir s'il peut en parler. Étonnant. Puis une discussion normale se poursuit, pendant laquelle il nous explique que la CFDT n'est pas en conflit avec la direction et que les négociations annuelles obligatoires (NAO) en cours devraient se passer sans encombre.

Quelques minutes plus tard. C'est le délégué CGT Julien Debruyne, que nous avions rencontré en début d'année à Rivery dans les locaux de la FAPT, la branche télécoms de la CGT, qui nous appelle de lui-même. Lors de notre première rencontre, il expliquait entretenir de très bonnes relations avec sa directrice, et louait une ambiance apaisée dans la société.

Il a eu vent de notre appel et ne comprend pas pourquoi Le Télescope enquête sur Médiamétrie, même si les informations collectées doivent conduire à une mise en cause de la Métropole. «Nous, ça se passe bien. Je ne vois pas pourquoi vous faites ça. Il y a quand même d'autres choses à dire sur Amiens», nous explique ce proche de Jean-Christophe Loric, conseiller général Modem de la Somme. Circulez, il n'y a rien à voir. Ni une, ni deux, il nous propose d'en discuter sur son téléphone avec la directrice, ce que nous acceptons volontiers. Elle nous renverra illico presto vers le service communication.

Quelques minutes plus tard, c'est le délégué CFDT qui rappelle. Après avoir consulté la directrice, il ne souhaite plus être cité dans l'article. Vendredi, c'est finalement le directeur Jacques-François Fournols de Médiamétrie en personne, qui nous rappellera: «Ce que nous vivons chez Médiamétrie est vertueux».


Affiche CFDT dans les locaux de Médiamétrie

Ce qu'il nous décrit, c'est une direction «soucieuse du bien-être de ses salariés». Le temps de travail ? «C'est eux qui choisissent». La pression des supérieurs? «Il n'y a pas de performance chez Médiamétrie. Nous sommes là pour la qualité de recueil des informations. (…) Nous souhaitons que nos salariés soient heureux et investis chez nous».

Bref, Médiamétrie semble être une entreprise où syndicats et direction vivent en parfaite harmonie.

Temps partiels subis, travail répétitif...

Médiamétrie est une entreprise particulière. 350 «enquêteurs» amiénois y travaillent chaque soir de 17h30 à 21h30. Le gros du travail: mesurer l'audience des radios françaises en appelant tous les deux mois des «panélistes» à leur domicile. Deux tiers des salariés sont à temps partiel. Des contrats de 120 heures par mois le plus souvent, assure le directeur.

Mais tout le monde n'est pas à 120 heures. Certains peuvent plafonner à 64, 80 ou 100 heures. «Il y a pas mal de gens qui veulent faire plus d'heures», témoigne un salarié qui souhaite garder l'anonymat. Il dévoile une réalité bien moins idyllique que celle dépeinte par les syndicats et le directeur, dont celle d'un temps partiel subi. Il gagne 800 euros pour un contrat de 100 heures. «Certaines personnes attendent des mois avant d'avoir une réponse, et elle est souvent négative.»

Qui sont les salariés de Médiamétrie ? «Des étudiants, des mères au foyer, des sportifs, des musiciens, des personnes qui travaillent dans des associations», assure le directeur. Bref, des personnes qui pourraient se satisfaire de ces contrats à temps partiel et à horaires décalés. Mais ce n'est pas si simple.

«On présente souvent le métier d'enquêteur dans les entreprises de sondages comme un job d'étudiant, mais quand on y regarde de plus près, c'est souvent un vrai boulot pour les salariés, rétorque le sociologue Rémy Caveng de l'Université Picardie Jules-Verne, qui a étudié à plusieurs reprises les entreprises d'enquêtes d'opinion. Amiens, c'est différent de la région parisienne, où il y a effectivement beaucoup d'étudiants. Il y a de plus en plus de gens dont c'est le travail.»

De plus en plus de gens en font leur métier, mais ils ne restent généralement pas longtemps. L'ancienneté moyenne chez Médiamétrie n'est que de trois ans et demi. Un chiffre en progression, dont se félicite le directeur. D'ailleurs les salariés sont souvent peu investis, estime l'employé que nous avons pu interroger. «Pour pas mal de gens, c'est juste un boulot pour gagner de l'argent. Ils arrivent pile à l'heure et ils repartent pile à l'heure».

Des syndicats absents

«Les syndicats ? On ne les voit jamais, assure-t-il. Pour moi, ils se plient à la direction, à Médiamétrie. Je me dis que si je leur dis un truc, ça peut remonter à la direction. On ne les voit que pour les NAO. Le reste du temps, ils nous font le compte-rendu des changements de chaises et des nouveaux cendriers.»

Son métier, il le décrit bien sûr comme répétitif, mais son principal grief, c'est l'arbitraire. «Les gravités [sorte d'avertissements, ndlr] sont souvent injustifiées, et elles jouent sur les primes.» Ou le manque d'information dont souffrent les jeunes salariés. «Il n'y a pas de transmission d'information sur les droits des salariés. On laisse les gens dans l'ignorance. La relation entre Médiamétrie et les salariés est vraiment superficielle. Mais c'est aussi lié au fait que les gens viennent juste pour faire leurs heures».

Le contrôle très serré des superviseurs. «Quand tu vas en pause, tu es censé dire au superviseur où tu vas». Les écoutes inopinées des contrôleurs. «Tu ne sais qu'à la fin que tu viens d'être écouté.» Bref, tout n'est pas aussi rose, et il est étonnant d'observer que les syndicats s'entendent aussi bien avec la direction.

Sauf à observer qu'une partie d'entre eux fait partie de l'encadrement. La déléguée FO est formatrice. Le délégué CGT est superviseur. Et le délégué CFDT est à temps plein, contrairement à l'écrasante majorité des salariés. «Dans les grosses boîtes de sondage, les syndicalistes ne sont pas des enquêteurs [salariés au bas de la hiérarchie, ndlr]», explique le sociologue Rémy Caveng.

Pas facile d'être syndicaliste lorsque l'on est à temps partiel. «Si vous vous syndiquez chez Médiamétrie, vous plafonnerez avec un contrat à 60 heures. On vous supprimera les heures supplémentaires. Dans ces entreprises, la mobilisation des salariés ne repose pas sur la précarité du contrat, puisque presque tout le monde est en CDI, mais sur les heures de travail qu'ils peuvent vous accorder ou non.»

Nous avons rappelé Julien Debruyne, délégué syndical CGT chez Médiamétrie, vendredi dernier. «Je n'ai rien à vous dire, il n'y a pas de souci chez Médiamétrie. C'est vous qui me créez des problèmes.» Et d'ajouter: «Vous cherchez toujours à voir des problèmes où il n'y en a pas. Et je n'ai pas de pression de la direction, je m'entends très bien avec eux.» 

Dans l'œil du Télescope

J'ai par ailleurs tenté de contacter la déléguée FO, Nathalie Debruyne sans succès. J'ai tenté de contacter d'autres salariés de Médiamétrie sur les réseaux sociaux sans succès non plus.