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Une histoire de la délinquance des jeunes amiénois

Le 11 avril 2013
Par Fabien Dorémus

Beau succès pour une première conférence. Lundi, aux archives municipales d'Amiens, Marine Varlet, étudiante spécialisée en histoire des phénomènes guerriers, présentait pour la première fois ses travaux au public. La modeste salle fut remplie et l'on dut même refuser du monde. Si bien qu'il se pourrait que la jeune historienne renouvelle l'expérience bientôt dans d'autres lieux de la ville.

L'objet de la conférence ? La délinquance juvénile pendant la Première guerre mondiale en Picardie, et plus particulièrement à Amiens. Le sujet est brûlant d'actualité. La délinquance des jeunes fait toujours la une des journaux et occupe une part non négligeable des débats politiques. «Si juridiquement, les choses ont changé depuis 1914, les problématiques restent les mêmes», commente Marine Varlet.

Pourtant l'étude historique de la délinquance juvénile est rare. Très rare même. Le problème vient des sources matérielles disponibles aux historiens. «Les délais administratifs avant de pouvoir consulter certaines sources sont très longs.»

Pour jeter un œil au casier judiciaire d'un mineur, par exemple, il faut légalement attendre cent ans. Autre problème rencontré: l'absence d'écrits produits par les enfants concernés. «Ce sont surtout les enfants de familles bourgeoises qui écrivent à l'époque, des journaux intimes par exemple.» Et la plupart du temps, ce ne sont pas ces enfants qui commettent les actes répertoriés par la police et la justice.

Amiens, outragée une semaine

Pourquoi s'attacher à la situation d'Amiens particulièrement ? «La Picardie a été une région très touchée par le Première guerre mondiale, indique Marine Varlet. Elle est située en pleine zone de front. Amiens a même été occupée pendant une semaine par l'armée allemande, avant que celle-ci ne soit repoussée.» La guerre a joué un rôle important sur la délinquance juvénile à Amiens. Comme nous le verrons, la présence des militaires n'y était pas étrangère.


Pour bien comprendre ce qui se jouera pendant la guerre, remontons encore un peu le temps. Avant la Révolution française de 1789, l'enfant n'était juridiquement pas considéré comme tel. «Un enfant de sept ans pouvait être jugé comme un adulte», assure la conférencière. Au cours du XIXe siècle, les choses changent doucement. D'abord avec le Code Pénal de 1810 qui introduit la notion de discernement dans le jugement des enfants mineurs de moins de 16 ans. «C'est une première disposition mais elle ne sera pas suivie de mesures concrètes.»

À l'époque, et tout au long du XIXe siècle, deux visions du délinquant s'affrontent. Celle d'un jeune individu programmé biologiquement pour être délinquant et celle d'un délinquant victime de son milieu d'origine. «Ces deux écoles vont s'affronter tout au long du siècle. Et c'est la vision sociologique qui va prendre le pas dans les milieux intellectuels.» On parle alors moins du délinquant comme d'un «primitif dégénéré».

Ce sont les sciences et techniques qui vont contribuer à cette évolution. «À l'époque, la médecine, la psychologie et la criminologie évoluent beaucoup. Les données s'accumulent et l'on commence à prendre en compte les caractéristiques propres à l'adolescence, cette période où les notions de bien et de mal se forment et donc où le jugement est altéré.»

La IIIe République veut s'enraciner grâce à l'éducation

Mais ce n'est pas qu'une affaire de science, c'est aussi une affaire politique. À la fin du XIXe siècle, la IIIe République (1870-1940) est en marche. «L’enfance devient une catégorie à part entière, dont on essaie de percevoir les modes de fonctionnement et les caractéristiques propres. La IIIe République veut encadrer une enfance nécessaire à son enracinement et à sa perpétuation», note Marine Varlet dans son mémoire Les âmes perdues de la grande guerre, la délinquance juvénile en Picardie pendant la Première guerre mondiale (juin 2010). C'est à cette époque que l'école devient obligatoire (1882).



Marine Varlet, la conférencière.

On cherche donc à protéger les enfants délinquants. À les protéger de leur milieu d'origine. «Le XIXe siècle est une période où les classes pauvres se soulèvent, explique la conférencière. Des classes considérées comme dangereuses et vicieuses.»

Dans ce contexte, une grande loi est votée en 1912. Au cœur du texte : la question du discernement de l'enfant et de l'influence de son milieu social. Ainsi, les enfants de moins de 13 ans sont maintenant systématiquement jugés dénués de discernement et, «après une bonne engueulade», ils sont ramenés à leur famille par les forces de police. «On commence à parler de liberté surveillée, de procédure de suivi, mais ce ne sera pas appliqué par manque de moyens.»

On envoie aussi les moins de 13 ans en colonie pénitentiaire. «On explique à l'époque qu'il s'agit de mesures de rééducation mais, en réalité, ça a tout d'une punition, d'une prison, explique Marine Varlet. On sait quand on entre en colonie pénitentiaire mais on ne sait pas quand on en sort. Souvent, c'est à 21 ans.» C'est la raison pour laquelle, paradoxalement, beaucoup de jeunes entre 13 et 16 ans cherchent à être jugés comme des adultes, comme la loi de 1912 l'autorise, à la discrétion du magistrat. «Le magistrat devait décider si l'enfant avait agi avec discernement ou s'il avait été victime de son milieu.»

Opinion publique et milieux intellectuels

«Toutes les peurs sociales autour des pauvres rendaient légitimes les colonies pénitentiaires. On éloignait les enfants à la campagne, là où l'on jugeait que l'air était meilleur pour eux.» Mais les colonies pénitentiaires feront scandale au début du XXe siècle «avec des affaires de violences, de pédophilie». Par ailleurs, pendant la guerre, on proposait aux garçons âgés d'au moins 17 ans de sortir de la colonie pénitentiaire s'ils s'engageaient dans l'armée.

La protection de l'enfance délinquante se heurte, déjà à l'époque, à une partie de l'opinion publique. Deux mondes s'opposent : l'un est victime des vols et des actes de ces jeunes, l'autre travaille dans les tribunaux et s'attache au devenir des enfants. Cette opposition est visible dans les documents de l'époque.

Comme le note Marine Varlet dans son mémoire, le préfet de la Somme demande en mars 1914 au maire d'Amiens « de lui signifier, dans la perspective de l’application de la loi de 1912, les divers établissements de la ville qui seraient dans la capacité de recevoir les enfants ayant eu à faire à la justice», en vue d'une «rééducation». Aucun des cinq établissements sollicités par la Ville n'acceptera les enfants.

Des médias partisans

La presse locale et nationale joue également le rôle d'amplificateur des peurs populaires. «Dans les journaux, on parle d'enfants, appelés «Apaches», qui sévissent en bandes. Ce n'est pas un phénomène nouveau mais il devient sur-médiatisé. Cela construit un imaginaire dans lequel les jeunes délinquants peuvent agir en toute impunité.»

Avec l'entrée de la France en guerre, le phénomène médiatique s'accroît. «Quand on lit les journaux de l'époque, comme Le Progrès de la Somme, on a l'impression qu'il ne se passe plus que ça dans Amiens. Les journalistes prennent à partie les jeunes délinquants et mettent en cause le travail des policiers.» Pourtant à Amiens, on ne constatera pendant la guerre qu'un seul acte grave commis par un mineur – le viol et le meurtre, près de la citadelle, d'une fillette de 9 ans par un garçon un peu plus âgé.

La plupart des actes avec lesquels les journaux font leurs choux gras sont des actes de petite délinquance. «Mais en période de guerre, les vols sont bien plus difficiles à vivre qu'en temps de paix.» L'opinion publique devient moins tolérante, les colonies pénitentiaires –décriées à cause des scandales– redeviennent populaires. Par ailleurs, les hommes jeunes étant partis au combat, «on assiste au retour des vieux magistrats et, avec eux, au retour des vieilles idées.»

Vols et maraudages

La guerre de 1914-1918 a-t-elle entraîné une hausse de la délinquance à Amiens? «Le contexte a favorisé le passage à l'acte, indique Marine Varlet. Mais, c'est à relativiser. Vu la démographie de l'époque, la délinquance juvénile était alors plus visible.»

Le contexte est celui d'une structure familiale bouleversée par l'absence des pères mais aussi celui d'un creusement des inégalités, suite à la détérioration de la situation économique. «Vols et maraudages sont l'apanage des enfants des quartiers les plus pauvres comme la Hotoie ou le Port d'aval.»

Les enfants pris par la police sont essentiellement issus des classes populaires. D'après les recherches de Marine Varlet, seuls trois ou quatre cas de délits causés par des enfants de familles favorisées sont à dénombrer pendant la guerre. «Les journaux font d'ailleurs, pour eux, un traitement de faveur, remarque la conférencière. On parle «d'erreur de parcours» et surtout on n'inscrit que les initiales des fautifs. Alors que pour les autres enfants, les articles mentionnent les noms complets.»

La culture de la guerre, enseignée aux enfants de l'époque, a aussi favorisé le passage à l'acte délinquant. «C'est une période où la haine et la violence deviennent la norme. La guerre casse la cloison entre enfant et adulte.» En témoigne une forme revue et corrigée du jeu de l'oie, xénophobe et «anti-boches».



Jeu de l'oie, version xénophobe (collection de l'Historial de Péronne).

La guerre entraîne aussi une déscolarisation massive. D'abord pour des questions économiques. «Beaucoup de parents demandent à la mairie d'Amiens l'autorisation de déscolariser leur enfant. Le maire refuse car c'est illégal. Mais la déscolarisation aura tout de même lieu.» Par ailleurs, il y a des problèmes de ravitaillement des écoles en fournitures, des problèmes de chauffage et d'éclairage. Et puis, il y a les réquisitions : à Amiens 22 écoles sur 64 sont occupées par des militaires.

Le comportement des soldats

Ces derniers sont d'ailleurs une cause de l'augmentation de la délinquance juvénile dans la ville. «Les soldats utilisent les enfants pour commettre des vols», indique Marine Varlet. La prostitution des mineures explose aussi pendant la présence des soudards. «Le nombre de filles soumises est multiplié par douze. Les cinq maisons de tolérance que compte la ville à l'époque ne suffisent pas. Et les enfants jouent le rôle de rabatteurs pour la prostitution.»

Le comportement des soldats n'est pourtant pas publiquement mis en cause. «Pendant la guerre, on cherche à garder intacte l'image des soldats. Ce n'est qu'après que les mécontentements vont se tourner vers eux.» Du côté des journaux, la fin de la guerre marque la fin des histoires de jeunes dangereux. «Ça n'intéresse plus la presse», commente la conférencière.

Près de trente ans plus tard, en 1945, le traitement de l'enfance délinquante connaîtra une évolution nouvelle avec la création des juges pour enfants. Mais c'est une autre histoire.

Dans l'œil du Télescope

J'ai pu lire le mémoire de Marine Varlet Les âmes perdues de la grande guerre avant de me rendre à la conférence de lundi. L'interview a eu lieu en deux temps: juste avant la conférence et, par téléphone, le lendemain.