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Quand un parti d'extrême-droite cherche l'étincelle

Le 25 octobre 2013
Enquête commentaires

L'information circule sur le net depuis plusieurs semaines: une manifestation à l'initiative du parti d'extrême-droite, le Parti de France, pourrait se tenir à Amiens nord, le 16 novembre prochain, juste devant le site de la future grande mosquée, au croisement du boulevard de Roubaix et de la rue du Cambrésis.

Au cours de ce rassemblement, Carl Lang, fondateur du parti en 2009 après son éviction du FN, et Thomas Joly, secrétaire du parti et ancien conseiller régional FN de Picardie, veulent prendre tous les deux la parole pour dénoncer «la submersion migratoire et [...] l'islamisation de notre société qui en découle, méthodiquement organisées par nos gouvernants et différents groupes de pression depuis des décennies». C'est en tout cas ce qu'ils annoncent sur leur site internet.

Contacté par téléphone, Thomas Joly s'explique: «Ce sera un rassemblement de rue, à un endroit symbolique».

Pour mieux comprendre ce qu'il veut dire, il suffit de lire les messages postés sur les blogs ou les pages Facebook de ce parti. Rapidement, on s'avise que pour avoir grâce aux yeux des militants du Parti de la France il vaut mieux être "européen", c'est-à-dire blanc, hétérosexuel et catholique. Oublier le judaïsme, l'islam, la franc-maçonnerie, l'homosexualité.

Les dernières activités du parti? Un défilé aux côtés des intégristes catholiques de l'institut Civitas et d'autres groupuscules d'extrême droite, le 12 mai dernier à Paris. À l'occasion, le parti de la France fréquente aussi les crânes rasés du Picard crew.

Des habitués des manifestations au quartier nord

L'organisateur de la manifestation, Thomas Joly, n'en est pas à son coup d'essai à Amiens.

Le 6 octobre 2012, son parti avait souhaité organiser une conférence de presse, en compagnie d'Alexandre Gabriac, conseiller régional de Rhône-Alpes, évincé du Front national pour sa nostalgie du nazisme et Yvan Benedetti, président de l'Œuvre française, mouvement d'extrême droite dissout en juillet dernier, au motif de l'incitation à la haine.

Cette conférence, Thomas Joly la voyait prendre place devant l'école Voltaire, à Amiens Nord, quelques mois après que les émeutiers de l'été 2012 y aient mis le feu. «Il s'agissait d'un lieu symbolique de l'insécurité dans ces quartiers. Comme il n'y avait pas de manifestation, nous n'avions pas déposé de déclaration en préfecture».

La préfecture, pourtant, a eu vent du rassemblement. À la veille de la date prévue, le préfet de région Jean-François Cordet a notifié à Thomas Joly l'interdiction de ce rassemblement pour ne pas risquer de troubles à l'ordre public. En effet, si en France la loi demande à ce que les manifestations de la voie publique soient déclarées préalablement en préfecture, le préfet (ou le dépositaire du pouvoir de police) peut estimer «que la manifestation projetée est de nature à troubler l'ordre public», et l'interdire par un arrêté.

L'ordre public: un motif "hallucinant"

L'ancien conseiller régional n'avait pas manqué de s'offusquer, sur son blog, «des motifs absolument hallucinants» de la décision du préfet, «interdiction inique digne des pires heures du soviétisme liberticide».

Cette année, à nouveau, la préfecture a eu connaissance de la manifestation prévue pour le 16 novembre. Elle est en effet annoncée sur les blogs et les réseaux sociaux utilisés par le Parti de la France. La préfecture a pris les devants en suggérant à Thomas Joly de prendre contact avec la Sous-direction de l'information générale (SDIG, ex-renseignements généraux) «afin d'entamer un dialogue contradictoire visant à examiner dans quelle mesure le projet présente des risques de troubles à l'ordre public, et d'en tirer toutes les conséquences».

Cette rencontre, ce «dialogue contradictoire», s'est tenu hier matin, juste avant la déclaration de la manifestation en préfecture. «Je n'ai pas eu de pression, mais on m'a fait comprendre qu'il y a un risque de troubles à l'ordre public», relate Thomas Joly.

Le secrétaire du parti estime que, de son côté, la sécurité des manifestants sera assurée. «Nous ne sommes pas un groupuscule qui veut se faire de la publicité et qui n'assume pas. Nous avons notre propre service d'ordre qui assurera notre sécurité».  «Nous ne serons pas responsables des débordements des bandes de voyous qui pourraient vouloir en découdre avec nous. Ce sera au préfet de prendre ses responsabilités. Soit il laisse les Français s'exprimer soit il cède à la loi des racailles», assène le secrétaire du Parti de la France.

Les autorités risquent de ne pas le voir de cet œil. Car au quartier Nord, l'information s'est répandue comme une traînée de poudre.

Les collectifs s'organisent

Un animateur sportif du quartier, interrogé, reconnaît que ce n'est pas le premier sujet de discussion mais que beaucoup d'habitants en parlent. Avec inquiétude? Parmi les jeunes, l'état d'esprit serait plutôt d'attendre les militants d'extrême-droite de pied ferme. Il n'y a pas qu'eux.

Si les responsables de la future mosquée préfèrent garder le silence pour le moment, d'autres collectifs tentent de rassembler leurs forces. Des collectifs antifascistes, anarchistes ou encore le comité amiénois "Devoir d'insolence". Pour autant, peu d'informations circulent: pour ces collectifs, le temps est à l'observation. On attend la décision du préfet.

Georges Vetrino, président de plusieurs associations du quartier, était très étonné de l'annonce de cette manifestation. «Ils vont se réunir devant la future mosquée des harkis. Cela ne me paraît pas cohérent du tout», rappelle-t-il. En raison de leur attachement à la France pendant la guerre d'Algérie, les harkis sont une population habituellement épargnée par les envolées xénophobes de l'extrême droite.

L'extrême-droite qui se rêvait "étincelle"

La confusion sur les harkis n'est, évidemment, pas la seule incohérence de la démarche du parti d'extrême-droite qui dénonce la «colonisation» du quartier nord. Rappelons-le, à l'origine ce quartier a été créé quasiment ex nihilo dans le but d'accueillir les réfugiés harkis.

Thomas Joly refuse, par ailleurs, la nationalité française aux descendants d'immigrés: «une carte d'identité ne fait pas de vous un Français», argue l'élu picard. Pourtant il n'oublie pas de se scandaliser que certains de ces jeunes à qui il refuserait la nationalité puissent agiter des drapeaux d'autres pays en public.

Et, lorsque Thomas Joly dénonce l'abandon de la police dans ce quartier où règne, selon lui, «un semblant de paix sociale mais où il ne manquerait plus qu'une étincelle» pour provoquer de nouvelles «émeutes ethniques», on se demande si l'objectif d'une manifestation xénophobe et hostile à l'islam devant une future mosquée ne serait pas de mettre le feu aux poudres. Thomas Joly s'en défend: sa manifestation sera pacifique. «Pourquoi on n'aurait pas le droit de manifester pacifiquement? Y a-t-il des zones de non-droit en France?» s'interroge-t-il.

«Il est probable que cela ne se passe pas dans le calme: les Français musulmans ne vont pas accepter cette provocation. Mon sentiment c'est que cette manifestation ne se fera pas», estime Georges Vetrino.

Comme lui, de nombreux habitants et intervenants du quartier ne croient pas au rassemblement. Les risques de débordements paraissent trop grands pour que la préfecture laisse faire le Parti de la France. A minima, pour ne pas être accusée de brider leur liberté d'expression, la préfecture pourrait leur proposer un autre lieu de rassemblement.

Dans l'œil du Télescope

J'ai joint Thomas Joly par téléphone, le vendredi 18 et le jeudi 24 octobre. Ce même jour et la veille, j'ai pu prendre contact avec différentes personnes travaillant ou vivant au quartier nord, ainsi qu'avec la préfecture. Yvan Benedetti et Alexandre Gabriac ont déposé un recours devant le conseil d'État pour contester la dissolution de leurs mouvements respectifs. La décision du conseil d'État devrait être connue dans les jours qui viennent.