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PMU: «Ici, on vit dans les rêves»

Le 12 décembre 2012
Reportage commentaires
Par Mathieu Robert A lire aussi

Lundi, 18 heures. Installés au chaud par groupes de deux ou trois, une dizaine de turfistes sirotent des cafés dans le «point course» du Bar du théâtre, rue du Général Leclerc. En face d’eux, au mur, deux écrans plasma branchés crachent les analyses de la chaîne de courses hippiques Équidia Live. Autour d’eux, quelques affichettes PMU rappellent les cagnottes de l'année. 5500 euros au mois d'août, 3500 au mois de mai.  


Au premier rang, Mohamed, Ali et Zïani, discutent leur choix pour la prochaine course. Sur leur table, quelques tasses vides et des pages volantes du journal Paris Turf. «Il n'y a que des arabes ici, tu as remarqué?», nous interpelle Mohamed, 30 ans. «Pourquoi à ton avis? Parce qu'il n'y a pas de travail.» Un travail, Mohamed en a trouvé un. Il est chauffeur à Amiens mais ne travaille que le matin. L’après-midi, il vient jouer au PMU, son passe-temps depuis trois ans. Zïani, lui, travaille dans le bâtiment, mais comme intérimaire. Il joue depuis quelques mois.

Les trois hommes ne sont pas là pour l’argent, il n'y a pas d'argent à gagner au PMU. «C'est de la magouille». Le PMU, c'est un passe-temps, au premier sens du terme.  «Un passe-temps qui coûte cher». Une occupation, en attendant d'avoir un travail à temps plein. Un hobby qui devient souvent une addiction. «Maintenant, je joue même quand je travaille, pendant le midi», explique Zïani.  «C'est une maladie. C'est pire que la drogue, ça rentre sous la peau», explique Ali, retraité et turfiste depuis 12 ans. «Ici, on vit dans les rêves.» À les écouter, on se croirait dans une salle de shoot, un endroit où il ne vaut mieux pas trainer trop longtemps, au risque de devenir accro et de se perdre. 

Au café, tous les joueurs ne restent pas. Devant les écrans d'Équidia, certaines personnes ne font que passer, tous des hommes. Ils enregistrent leurs paris sur les deux bornes électroniques vertes, et repartent fissa leur ticket en main. «Il y a de tout, même des patrons, mais ils ne restent pas», explique Mohamed. Eux trois viennent régulièrement au Bar du Théâtre, plusieurs fois par semaine et restent plus longtemps, ils s'installent à une table en fin d’après midi, boivent un café et discutent le papier pendant plusieurs heures. C'est Ali, retraité, qui arrive à le premier, à 16h. «Certains arrivent à 10 heures, ils restent toute la journée.»

Les paris sont en baisse dans la Somme cette année

Chez PMU, l'entreprise de paris hippiques, personne ne compte les heures que passent Mohamed, Ali et Zïani devant les écrans d'Équidia live, personne ne tient le compte des joueurs devenus accros aux courses. Les dirigeants du Pari mutuel urbain (PMU) mesurent plutôt l'argent misé par les joueurs. Valeur moyenne de tickets? 10,93 euros en 2012 dans la Somme, en légère hausse par rapport à 2011. «Taux de retour» dans la Somme? 76%. Cette année, la Somme a mieux parié que le Pas de Calais , qui n'a récupéré que 71% de ses mises. Cette année, les mises du PMU dans la Somme (environs 57 millions d'euros) devraient être en baisse par rapport à l'année dernière (-1,8%), selon le directeur de l'agence.

Pour Philippe Pétrieux, la crise rend les joueurs plus prudents: «Les gens ne jouent pas plus quand c'est la crise. C'est une fausse idée. Évidemment, je ne compte pas les extrêmes, ceux qui ont beaucoup d'argent et ceux qui déraillent complètement.» 
Beaucoup de chiffres, mais rien sur le temps que les joueurs passent à rêver devant les écrans plasma. «Les gens qui sont au chômage ont plus de temps pour jouer, c'est certain, mais cela n’apparaît pas dans nos statistiques», explique Philippe Pétrieux, directeur de l'agence PMU de Lens qui gère les départements de la Somme et du Pas de Calais, contacté par téléphone. «La CSP [catégorie socio-professionnelle, ndlr] la plus représentée, ce sont les employés et les ouvriers, pas les chômeurs. Les chômeurs ne représentent que 5% des joueurs.» Et pourtant, ce sont eux, chômeurs, précaires et retraités, qui semblent truster les cafés d’Amiens. 

En fait, 600 000 personnes seraient accros aux jeux de hasards <http://www.liberation.fr/vous/01012360278-600-000-francais-accros-aux-jeux-d-argent-et-de-hasard>  en France, selon l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) et l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes). Soit un à 2% des joueurs. Ces joueurs accros gagnent en moyenne 1450 euros et environ 80% d'entre eux se seraient endettés pour le jeu <http://www.sos-joueurs.eu/index.php?page=chiffre-cle> .

«J'ai passé 15 jours à Pinel»

C'est le cas d'Ali, 12 ans de pratique et 30 000 euros de dettes liées au jeu. «Aujourd'hui ça va mieux. Je joue tranquillement, mais à l'époque je dépensais entre 700 et 1200 euros par mois. Je pouvais miser 50 ou 100 euros d'un coup. Alors quand je perdais, il fallait que je me refasse. Quand je n'avais plus d'argent, j'allais en retirer à la borne

En plus de l'endetter, le jeu avait même réussi à lui faire perdre les pédales. «J'ai passé 15 jours à Pinel». Aujourd'hui ça va mieux. Il est suivi par une psychologue, qu'il voit une fois par semaine. Mais le mal est fait: «Je rembourse 1000 euros par mois. J'avais fait des crédits. Cétélem, Sofinco, ils te donnent, ils ne cherchent pas d'explications». Ses compères estiment qu'il a eu de la chance. «Il s'en est sorti. Certains perdent tout. Maison, femme. Surtout les chômeurs», assure Mohamed. «Quand tu perds aux courses, ta femme le voit quand tu rentres à la maison. Tu es tout blanc. Tu n'as pas le moral, tu ne dors pas», se souvient Ali. «Tu te demandes comment tu vas trouver l'argent.»

Aujourd'hui, Ali ne joue que 150 euros par mois, et essaie de passer moins de temps devant les courses. «J'ai réorganisé mes journées. Le matin, j'emmène ma femme au travail. Je lui fais à manger pour le midi. L'après-midi, je regarde la télé. Et à 16h, je viens ici. À 19h, ma femme vient me chercher. Aujourd'hui je joue 5 euros par jour, calmement. On ne peut pas s'arrêter comme ça.» «On a pas le choix», sourit Mohamed, «c'est une maladie». Une maladie qui s'attrape en gagnant. «On commence toujours par gagner», explique Jamel, 47 ans, intérimaire dans le bâtiment, assis à la table du fond. «J'ai joué, il y trois ans, avec un copain. J'ai gagné un trio.» 

«J'étais venu prendre un café», raconte Zïani. «La première fois, tu vas gagner. Et puis après... Maintenant même quand je travaille, je joue, le midi. Moi ça va, j'ai une voiture parce que je ne joue pas trop.» Du côté du PMU, on assure prendre en compte ces situations délicates. «On fait attention au “jeu responsable”», assure le directeur de l'agence PMU de Lens, Philippe Pétrieux. «Il y a de la PLV [supports publicitaires en carton, ndlr] dans les points de ventes. Des brochures que les gens peuvent lire, des affiches pour rappeler que le jeu est interdit aux moins de 18 ans. Les tenanciers sont formés, ils doivent faire attention à ce que les joueurs ne dépensent pas toute leur paye. Ils les connaissent.» Et pourtant, il y a Ali, et d'autres qui ne sont plus là, nous dit-on.