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«Ne pas abandonner le centre formation»

Le 13 mars 2014
Entretien commentaires (1)
Par Théodore Vandezande A lire aussi

Robert Boivin, directeur du centre de formation de l'ASC.

Depuis 1996, le club de football de l'Amiens SC dispose, à l'instar de trente-deux autres clubs français, d'un centre de formation. Actuellement membres de l'équipe première de l'ASC, Gaétan Bourbier, Kévin Koubemba, Marvin Baudry ou encore Jordan Pierre-Charles, y ont fait leurs classes et incarnent aujourd'hui l'avenir du club.

Dans ces temps sportivement difficiles, l'ASC cristallise toutes les attentions, et plutôt défavorablement. En plus de ses mauvais résultats, le club, selon certains détracteurs, vampiriserait une bonne partie du budget sport des collectivités locales au détriment d'autres clubs, auxquels on ne donnerait que peu d'attention et de moyens.

Si le club est visé, son centre de formation n'est pas épargné par les critiques. La structure a reçu cette année, et à des titres divers, 190 000 euros du conseil général de la Somme, 160 000 euros de la part du conseil régional de Picardie (auxquels viendront s'ajouter 60 000 euros supplémentaires d'ici avril), et 430 000 euros d'Amiens métropole. Soit un total de 840 000 euros d'argent public dépensé pour le centre de formation pour cette seule année.


Pourquoi autant de subventions? Et pour quels résultats? Quel est l'intérêt de ce genre de structure du point de vue sportif et pédagogique? Robert Boivin, directeur du centre de formation de l'ASC, apporte son éclairage. Il aborde avec nous l'avenir du centre, dont le destin est, selon lui, lié à celui de l'équipe première. Entretien.

Le Télescope d'Amiens: Un centre de formation, à quoi ça sert?

Robert Boivin: Nous avons deux principaux objectifs: d'une part, placer des jeunes en fonction de leurs niveaux dans des structures scolaires et les accompagner, et d'autre part, coordonner des entraînements les plus performants possibles.

La première motivation des joueurs c'est bien sûr de devenir professionnel. Mais tous ne le deviendront pas, il est donc important de leur apporter une éducation à la fois sur le plan scolaire et sur le plan humain. Et puis le football ne dure pas toute la vie, entre 10 et 15 ans de carrière maximum, il leur faut donc penser à l'après-football, même pour ceux qui auront eu la chance d'atteindre un niveau important.

Se pose donc le problème de construire un individu: c'est tout ce qu'il y a autour du football, suivre les horaires, faire ses propres tâches, faire son travail scolaire par l'intermédiaire des études surveillées, bref tout ce que doit faire une famille vis-à-vis de son enfant. Au centre formation nous formons aussi des hommes. Nous leur inculquons des valeurs morales, la discipline, le respect... «L'athlète, l'élève et l'homme», c'est la devise du club.

Quelle est la journée-type d'un jeune du centre de formation?

L'emploi du temps peut varier suivant l'âge et le moment de la saison, mais en général c'est lever entre 6h45 et 7h15, les plus jeunes se levant un peu plus tôt, début des cours à 8h, repas souvent dans l'établissement scolaire, et ensuite retour vers 16h pour l’entraînement. Ensuite en fin d'après-midi, les joueurs peuvent aller voir le médecin et le kiné. Puis repas à 19h suivi d'une heure d'étude surveillée de 19h45 à 20h45. Et enfin les joueurs regagnent leurs chambres pour un peu de repos et extinction des feux à 22h30.

Quelques élèves suivent des cours dans l'école du centre de formation avec nos propres enseignants. Les autres sont soit au lycée la Hotoie soit au collège Édouard-Lucas. Quelques uns plus âgés sont à l'université et bénéficient, compte tenu de leurs horaires particuliers, d'un peu plus d'autonomie.

Combien y a-t-il de jeunes au centre de formation?

Le centre est composé de soixante joueurs dont quarante sont hébergés ici. À cela s'ajoute une trentaine de joueurs en pré-formation (entre 14 et 15 ans). La préformation vise à s'assurer du niveau du joueur qui va rentrer ensuite dans le centre de formation et lui donner ainsi toutes les chances d'aller au bout.

Combien d'entre eux passeront professionnels? Combien resteront au club?

Difficile à dire, c'est assez fluctuant selon le club et la division dans laquelle il évolue. Dans un club comme Amiens, à peu près un tiers des joueurs passeront professionnels, que ce soit en Ligue 1, en Ligue 2 ou même en National puisque les joueurs de National sont professionnels, ils vivent de ce métier. Environ trois ou quatre joueurs issus du centre de formation intègrent l'équipe première chaque saison.

Les joueurs entrent ensuite dans un processus qu'on appelle la post-formation: le joueur intègre l'équipe première en complément d'équipe d'abord et certains deviennent titulaires par la suite.

Cette année par exemple, cinq ou six joueurs pourraient intégrer l'équipe première et même davantage. Plus le groupe est fort, plus nous pouvons injecter de jeunes joueurs dans l'effectif.

Comment sont choisis ceux qui passent professionnels?

La sélection se fait sur les qualités techniques, physiques, mentales du joueur. C'est toute une alchimie qui est recherchée. Cela dépend aussi de son poste, et des demandes en fonction des effectifs au niveau supérieur. Mais si le joueur a le niveau il finira par percer à un moment ou à un autre.

C'est tout un jeu d'échecs pour faire coïncider les intérêts de chacun: club, entraîneur et, bien sûr, joueur. Il faut que chacun y trouve son compte. Mais tous les centres font des erreurs évidemment et certains joueurs, au final, ne parviennent pas à franchir le cap.

Que deviennent-ils ensuite?

Il existe des chemins très différents pour chacun: certains arrivent au haut niveau très vite, d'autres prendront plus de temps, d'autres encore ne parviendront jamais à franchir le palier de l'équipe première. Chaque joueur est différent.

Même les joueurs qui n’intègrent pas l'équipe première connaissent des parcours très différents: ceux qui étaient proches de passer professionnels retrouvent un club amateur de CFA [Championnat de France amateur, ndlr.] voire peut-être de National. Certains rebondissent ensuite vers le circuit professionnel.

Ceux qui étaient un peu loin vont peut-être intégrer une CFA 2 mais il y a peu de joueurs qui ne rebondissent pas après un centre de formation. Quelques fois un joueur peut très bien être arrêté dans un centre et puis rebondir plus tard. Cela arrive assez souvent.



Le centre de formation de l'ASC au complexe Émile-Guégan.

Quelle plus-value le centre apporte-t-il au club?

Premièrement, un joueur du centre qui monte en équipe première a un salaire indexé, au moins pour son premier contrat, contrairement aux joueurs provenant des transferts pour lesquels les négociations de salaire sont libres. Cela permet donc d'asseoir un effectif avec des charges fixes et souvent moindres que si l'effectif entier provenait des transferts.

Ensuite, si ce joueur atteint un certain niveau et qu'il est transféré à un autre club, le transfert génère des retombées financières. Les clubs formateurs touchent un pourcentage sur les transferts futurs.

La plupart des clubs y trouvent leur compte sinon il n'y aurait pas un centre de formation dans chaque club professionnel ou presque.

Est-ce une obligation d'avoir un centre de formation?

Pour un club de L1, pratiquement oui, parce que la licence club UEFA impose certains critères dont le centre de formation, condition sine qua non pour que le club soit éligible aux bourses européennes par l'intermédiaire de la Fédération française de football (FFF). Rien n'oblige toutefois les clubs à avoir de telles structures mais pour faire grandir un club il est important d'avoir ce genre de structure en complément de l'équipe première.

Pourquoi avoir un centre de formation à Amiens qui n'est ni un grand club ni une terre de football?

Par le passé, le club a pas mal bénéficié de son centre de formation et, aujourd'hui encore, une part non négligeable de l'effectif est issue du centre de formation. C'est d'un intérêt évident pour le club. Souvent, le recrutement reste un point délicat. Quand on recrute on ne sait jamais comment cela va se passer, on est dans l'inconnu. Le centre de formation permet de minimiser cette part d'aléatoire. C'est une sécurité.

Et puis Amiens n'est pas une grande terre de football certes, mais 60 à 70% des joueurs viennent de Picardie, d'autant plus depuis que la pré-formation a été mise en place. Cela nous permet d'avoir davantage de bons joueurs régionaux. Mais la Picardie est également une région intéressante par sa proximité avec la région parisienne et le Nord-Pas-de-Calais qui nous amènent un grand nombre de joueurs de qualité.

2014 est une année d'élection municipale. Est-ce que cela change quelque chose pour vous?

Pour nous staff technique, responsables du centre, non. Nous continuons le travail comme d'habitude. Mais je pense que tous les dirigeants d'associations sportives doivent se poser des questions quant à l'avenir des subventions. Le centre est bien installé, depuis un certain temps, il a fait ses preuves et Amiens a gardé une très grosse crédibilité, il suffit de voir le nombre de candidatures reçues quotidiennement pour s'en assurer. Le centre a conservé une bonne image et c'est ce qui nous permet de moins souffrir des difficultés de l'équipe première.

Pourtant au classement des centres de formation, l'ASC pointe au 29e rang (sur 33). Ce classement influe-t-il sur vos subventions?

Notre équipe première est en National. Dans ces cas-là, le nombre de points comptant pour ce classement est automatiquement divisé par deux. Pourtant, au niveau du sérieux scolaire par exemple, notre centre de formation occupe les toutes premières places. Mais beaucoup de critères sont trop liés au niveau de l'équipe première pour que nous puissions figurer en haut du classement. Mais non, fort heureusement, il n'influe pas directement sur nos subventions.

Le club va perdre son statut professionnel à la fin de la saison [après une descente de Ligue 2, un club de National ne peut garder son statut professionnel que deux ans, ndlr]. Quelles répercutions cela va-t-il avoir pour le centre de formation?

Si le club venait à rester en National [il se bat actuellement pour ne pas descendre d'une division, ndlr], il faudrait envisager un autre mode de fonctionnement. Mais la première année, dans la mesure où les collectivités se sont engagées à maintenir leurs subventions nous pouvons tout à fait faire tourner le centre de formation. Par contre, il ne faudrait pas non plus redescendre en CFA.

 
Abdoulaye Baldé, formé à Amiens, en photo sur les murs du centre.

Comment voyez-vous l'avenir du centre de formation de l'ASC?

Je pense que si les collectivités n'abandonnent pas le club et maintiennent leur soutien comme ils l'ont fait jusqu'à présent, le centre devrait continuer le travail, rester tapi dans l'ombre avec tous ces joueurs prêts à éclore. Il faut à mon avis garder le centre en alerte pour que le club soit prêt en cas d'embellie.

Si nous abandonnions le centre de formation il nous faudrait ensuite repartir de zéro et cela prendrait au moins trois ans avant de pouvoir remettre en route un centre de formation viable et compétitif. À mon sens ce serait une erreur. Il faut l'adapter, le gérer en fonction du moment mais ne surtout pas l'abandonner.

Dans l'œil du Télescope

C'est dans les locaux du centre de formation de l'Amiens SC au complexe Émile-Guégan que j'ai rencontré Robert Boivin le jeudi 6 mars.