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L'UPJV menacée par le classement des universités

Le 06 février 2013
Par Fabien Dorémus

Frédéric Lebaron, directeur du Centre universitaire de recherches sur l'action publique et le politique (Curapp).

Il existe à ce jour une dizaine de classements internationaux des universités, dont le plus connu est celui établi par l'université de Shanghai (Chine). Des classements mondiaux auxquels il faut ajouter une ribambelle de palmarès nationaux, comme celui des «meilleurs masters» en France. Bref, les dispositifs de jugement de l'enseignement supérieur prolifèrent. Mais à quoi servent-ils vraiment ?

Deux chercheurs de l'Université de Picardie Jules-Verne (UPJV) se sont penchés sur la question. Les résultats de leurs travaux ont été publiés fin décembre dans la revue trimestrielle de Savoir/Agir, une association de chercheurs en sciences sociales qui entend «contribuer et inciter à la résistance contre l'hégémonie de la pensée néo-libérale».

Leur conclusion est détonante: les indices de performance actuellement utilisés dans les différents classements vont renforcer à moyen terme les inégalités entre universités. Renforcer les plus grosses au détriment des autres. Pas de très bon augure pour l'UPJV, qui ne figure pas parmi les mastodontes de l'enseignement supérieur français.

Comment en sont-ils arrivés à cette conclusion? «L'idée de départ, c'est de mener une réflexion sur les enjeux de la quantification des politiques dans l'enseignement supérieur», explique Frédéric Lebaron, co-auteur de l'étude avec le doctorant Nicolas Brusadelli, et directeur du Centre universitaire de recherches sur l'action publique et le politique (Curapp).

Culture de la performance

Cette quantification des politiques publiques s'est largement développée depuis le début des années 2000. Elle prend sa source dans une loi (la LOLF) adoptée en 2001 qui voulait instaurer une «vraie culture de la performance» au sein des administrations publiques. À la même époque, des classements en tout genre ont vu le jour. Résultat : aujourd'hui, on établit des palmarès pour tout: les lycées, les hôpitaux, les villes, les services de police, les grandes écoles et, bien sûr, les universités.

«Dans notre étude, nous avions deux objectifs: collecter des informations sur les universités et voir comment se répercutent le processus de quantification sur les activités des universités», explique Frédéric Lebaron.

Mais en réalité, l'ambition des chercheurs allait bien au-delà: il s'agissait de poser des bases nouvelles à la mesure des performances universitaires. Des bases qui intègreraient d'autres paramètres, dont la démocratisation des universités. L'objectif étant de modifier la façon de classer pour modifier la façon de penser.

Le «classement de Picardie» chamboule l'ordre établi

Car jusqu'alors, la «performance universitaire est principalement jugée sur la recherche en sciences de la nature et sur le nombre de publications scientifiques parues dans les revues les plus cotées, détaille Frédéric Lebaron. Alors que la performance universitaire, ce n'est pas forcément ça. Elle est multidimensionnelle. Et la question de l'égalité des chances doit être prise en compte.»

Les sociologues amiénois ont donc décidé de réaliser un palmarès d'un nouveau genre, un palmarès qui ne prendrait en compte que la question de l'égalité des chances. Histoire de montrer que l'on pouvait procéder autrement. Ce nouveau palmarès, ils l'ont appelé «classement de Picardie».

Dans ce classement made in UPJV, les 84 universités de France ont été jugées à l'aune du public qu'elles accueillent. «On a voulu voir quelles étaient les universités qui contribuaient le plus à l'accès des classes populaires à l'enseignement supérieur», précise le directeur du Curapp. Avec une méthode simple: on prend, dans chaque université, le ratio entre le nombre d'étudiants issus de milieux favorisés (enfants de cadres, professions intermédiaires) et le nombre d'étudiants issus de milieux modestes (ouvriers, employés) que l'on compare avec le même ratio (favorisés/modestes) dans la population active française. On obtient alors un nombre qui fait figure «d'indice de démocratisation».

Les premiers sont les derniers

Et les résultats de ce «classement de Picardie» sont particulièrement intéressants. Car les universités prestigieuses, habituées aux têtes des différents palmarès, se retrouvent en queue de peloton. Ainsi l'université de Paris-11, championne du taux d'insertion professionnelle, se retrouve en 79e position du classement picard. De même, l'université de Paris-4, l'une des seules françaises à figurer dans le classement international élaboré par l’École des Mines, est reléguée en 80e position du «classement de Picardie».

Quant à la dernière place de ce palmarès, elle est occupée par Paris-Dauphine ! Une université pourtant positionnée 18e mondiale dans la catégorie mathématiques du classement de Shanghai, mais en l'occurrence complètement à la ramasse sur la question de la démocratisation. «Les enfants des classes sociales supérieures ont sept fois plus de chance d'entrer à Paris-Dauphine que les enfants d'ouvriers ou employés : c'est énorme », appuie Frédéric Lebaron. À titre de comparaison, à l'UPJV c'est 1,7 fois seulement, tandis que la championne de la démocratisation serait l'université de La Réunion (voir le « classement de Picardie » complet).

Certes, on peut classer autrement, mais en quoi les classements actuellement en vigueur risquent-ils d'accroître les inégalités ?

Attirer la clientèle internationale

Il faut savoir que les étudiants étrangers sont pour les universités une «clientèle» très recherchée. «C'est un apport particulièrement bénéfique pour la recherche, explique Frédéric Lebaron. Ça permet notamment d'élaborer des projets en réseau.» En France 41% des doctorants sont déjà des étudiants étrangers, selon la Confédération des jeunes chercheurs. Les universités cherchent donc à les attirer, et donc à être bien classés dans les palmarès mondiaux, véritables points de repères sur le marché international de la connaissance. Les universités veulent donc être visibles. Et pour être vu de loin, il vaut mieux être gros.

C'est ce qui ressort du rapport Attali, paru en 2008, dans lequel il est théorisé que la France devrait posséder une dizaine de très grandes universités. Une consigne qui a été bien suivie à Strasbourg, par exemple, où les trois universités d'origine ont fusionné en une seule. «Il y a aussi l'idée que dans la mondialisation, il faut atteindre une masse critique pour riposter face aux grandes universités américaines et asiatiques», commente Frédéric Lebaron.

Et les classements dans tout ça ? Ils seraient un outil favorable aux grosses universités. «Avec le système de classement, on veut renforcer les plus gros, qui vont attirer des ressources toujours plus importantes», tranche Frédéric Lebaron. Selon l'étude dont il est le co-auteur, le risque serait alors de voir les universités françaises se diviser en deux catégories : des grandes universités d'élites, à dominante scientifique, et des universités de masse qui ne délivreraient plus que des licences.

C'est un risque, mais Frédéric Lebaron se veut tout de même plus rassurant. Notamment en ce qui concerne l'Université de Picardie Jules-Verne: «Je ne suis pas pessimiste. L'UPJV ne sera pas dans les quelques universités d'excellence mais ce n'est pas forcément grave. Elle a un bel avenir car un potentiel de démocratisation énorme. Et les choses se jouent aussi discipline par discipline, les petites unités peuvent avoir de très bons laboratoires. C'est le cas ici du côté de la chimie, des sciences politiques, de la sociologie, des arts et de la biologie, par exemple.»