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L'Irffe entrevoit le bout du tunnel

Le 21 janvier 2014
Enquête commentaires
Par Fabien Dorémus

Ça bouge à l'Irffe. Il était temps. Après plusieurs années de désorganisation des services, les salariés de l'Institut régional de formation aux fonctions éducatives (Irffe) avaient porté sur la place publique les difficultés auxquelles ils étaient confrontés: manque de reconnaissance, sous-effectif chronique, absence de dialogue social, souffrance au travail (voir notre enquête).

En mai dernier les salariés s'étaient mis en grève. Un événement rare selon Olivier Lambert, cadre pédagogique à l'Irffe: «Le monde des travailleurs sociaux n'est pas un monde qui se mobilise facilement. Peut-être parce que notre métier c'est de nous occuper des autres.» Mais cette fois-ci, ils étaient bien décidés à faire entendre leurs propres difficultés.

Il faut savoir que l'Irffe est géré, depuis sa création en 1966, par une association: le Centre régional pour l'enfance, l'adolescence et les adultes handicapés et inadaptés de Picardie (CREAI). Pour les salariés de l'Irffe, la direction de cette association était la source de leurs problèmes. Notamment depuis 2009, année où des restructurations ont été réalisées, où l'organisation du travail a changé afin de permettre – en théorie – à l'Irffe de préparer son avenir.

Dialogue de sourds

Car l'avenir de l'Irffe doit passer par une mue. L'institution doit prochainement devenir une Haute école professionnelle en action sociale (Hepas) afin d'être reconnue nationalement. Un cap à franchir sous peine «de se faire manger par Lille ou Reims», indique notamment Olivier Lambert.

Problème: les réorganisations de 2009 se sont mal passées. «On ne s'oppose pas au changement mais aux conditions du changement, précisait il y a quelques mois Didier Kapetanovic, cadre pédagogique et secrétaire du CHSCT. Il faut des personnes qui croient dans le collectif. Aujourd'hui, ce n'est pas le cas, l'association [le CREAI, ndlr] est mortifère.»

Que répondait le CREAI à ces accusations? Pas grand-chose. «Je n'ai pas vocation à assumer des conflits sociaux dont je ne comprends ni les tenants ni les aboutissants», expliquait en juillet dernier Roland Lefevre, alors président du CREAI. Quelques semaines plus tard, à la mi-septembre, il claquera la porte, quittant ses fonctions.

Heureusement pour l'Irffe, l'été 2013 fut plutôt propice aux bonnes nouvelles. Suite à leur mouvement, les salariés ont été reçus en juillet par l'inspection du travail. Mais pas seulement. «On a été pris en considération par le conseil régional, explique Olivier Lambert. Didier Cardon [l'élu en charge du dossier, ndlr] est venu plusieurs fois et nous a reçus». Car si l'Irffe est géré par l'association CREAI, son financement provient en revanche quasi-exclusivement de la Région. À 90% environ.

Changement de présidence au CREAI

Jusqu'à l'été dernier, la Région avait plutôt maintenu sa confiance à l'ancienne direction du CREAI. «Mais le modèle construit autour d'une association a clairement montré ses limites, explique aujourd'hui Didier Cardon, vice-président du conseil régional de Picardie. La Région a donc réaffirmé son rôle de responsable politique en matière de formation.»

À la fin du mois de juillet, un conseil d'administration extraordinaire du CREAI s'est tenu dans lequel l'annonce d'un divorce entre le CREAI et l'Irffe a été notifié. Là était la volonté de la Région. Encore fallait-il trouver quelqu'un qui porte également ce projet à la tête du CREAI. Ce fut fait quand Marc Lonnoy, actuel directeur de l'APEI de Saint-Quentin, fut élu président de l'association en juillet, succédant ainsi à Roland Lefevre. «En amont de l'élection, nous avions contacté le candidat [Marc Lonnoy, ndlr] pour lui expliquer quelle était la feuille de route prévue par la Région, indique Didier Cardon. Et il était d'accord avec nous.» Dans la foulée de l'élection du nouveau président, une partie du conseil d'administration fut renouvelée.

Rassembler les formations du social

Quelle est cette feuille de route, prévue par la Région? Séparer l'Irffe de son actuelle association de tutelle et engager la mue de l'institution vers la Haute école professionnelle en action sociale (Hepas). Une transformation qui ne sera pas qu'un coup de peinture en façade, car l'Hepas devrait être très différente de l'actuel Irffe dans son fonctionnement.

La «Haute école» devra en effet réunir dans son conseil d'administration l'ensemble des professionnels du secteur, ainsi que les Départements, la Région et l'État. Mais l'Hepas devra aussi devenir une grande plate-forme de formation des métiers du social dans la région Picardie, «afin de faciliter les passerelles entre les formations et éviter les concurrences contre-productives», précise Didier Cardon. Question calendrier, l'élu espère bien mener ce projet à terme avant mars 2015. C'est-à-dire juste avant les prochaines élections régionales.

Bien avant cette échéance, les choses vont bouger. D'abord, il va falloir recruter un(e) directeur(trice) pour l'Irffe. Car, suite à la démission de son directeur, l'institution fonctionne sans tête depuis plusieurs mois. Ce poste devrait aussi être revalorisé car il avait été vidé de sa substance par l'ancienne direction du CREAI. Le recrutement devrait avoir lieu d'ici le mois de juin, selon Didier Cardon. En attendant cette arrivée, l’intérim est assuré depuis la fin octobre par un membre du conseil d'administration du CREAI. Deux autres postes vacants (la direction générale du CREAI et la direction adjointe de l'Irffe) sont également occupés de manière provisoire.

Un personnel plus serein

Comment les salariés vivent-ils la situation? Plutôt bien. Plutôt mieux. «L'écart entre les besoins et les moyens demeurent, avance Didier Kapétanovic, mais une forme de sérénité est revenue. La communication entre les salariés et le CREAI est meilleure, les administrateurs [qui assurent l'intérim aux postes de direction, ndlr] sont attentionnés.»

Pourtant tout reste à faire. Si la participation des salariés aux processus de décisions est désormais réelle, elle n'est, pour autant, pas acquise. «Il faut institutionnaliser la concertation et la participation, explique Didier Kapétanovic. C'est en train de se mettre en œuvre mais l'espace de débat reste à construire.»

Du côté des étudiants, les dysfonctionnements et le manque de personnel se sont fortement faits ressentir. Si bien qu'à la fin du mois de septembre, une section syndicale CGT-Irffe, rassemblant une vingtaine d'étudiants, a vu le jour. «On a eu besoin de s'organiser pour dénoncer les dysfonctionnements dans l'Irffe, détaille une étudiante syndiquée, mais aussi l'augmentation de la précarité étudiante, la difficulté de trouver des stages ou le manque de reconnaissance nationale de nos diplômes.»

Pas d'infos pour les étudiants

Les étudiants ont été concrètement pénalisés par l'absence de direction à la rentrée 2013, «notamment quand Pôle emploi exige la signature du directeur de l'Irffe sur des attestations prouvant que l'on reprend une formation». Sans directeur, sans signature, Pôle emploi retient son aide financière, et les soucis commencent pour les étudiants.

Alors que l'Irffe s'engage sur la voie d'une modification profonde, les étudiants regrettent aussi de ne pas être tenus au courant de la situation. «Il n'y a aucun espace pour relayer les informations, explique l'étudiante de la CGT. Seuls ceux qui connaissent bien les rouages de l'institution parviennent à obtenir des infos.»

Le 6 février prochain, une journée intitulée «De l'Irffe à l'Hepas» sera organisée avec tous les acteurs de cette mue. «J'ai demandé à ce que les étudiants mobilisés soient présents», explique Didier Cardon. L'occasion de mettre enfin tout le monde autour de la table.

Dans l'œil du Télescope

Nos agendas respectifs n'ont pas permis à Marc Lonnoy, le nouveau président du CREAI, et moi-même de nous entretenir au sujet de la situation de l'Irffe.