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Les vaporeuses chartes étudiantes anti-alcool

Le 06 mai 2013
Enquête commentaires
Par Rémi Sanchez

Deux d'un coup. Deux chartes viennent d'être signées. Elles doivent inciter les étudiants et leurs établissements à la modération avec l'alcool, et à la prévention des risques sur la santé. Cela se passait jeudi 2 mai, à la bibliothèque universitaire du pôle cathédrale. Les signataires? Ce sont des associations d'étudiants membres de la Fédération des associations étudiantes picardes (Faep).

Ainsi, les représentants des associations étudiantes de sciences, de soins infirmiers (d'Amiens et de Compiègne), d'orthophonie, d'histoire ou encore d'économie ont accepté les conditions posées par ces deux chartes. La première charte émane directement de la Faep, la seconde de la Task force alcool, le groupe de travail animé par le professeur Mickaël Naassila, spécialiste de la dépendance à l'alcool à l'Inserm.

Devant Mickaël Naassila (à droite) Michel Brazier, président de l'université, a remercié le président de la Faep pour l'engagement à la prévention contre l'alcool qu'a pris sa fédération.

Du côté de la Faep, on incite les étudiants à respecter au moins cinq points d'une charte qui en compte onze, concernant autant la prévention contre l'alcoolisation excessive que la mise à disposition de préservatifs ou de protections auditives, que des obligations de formations aux premiers secours (voir la charte).

Du côté de la charte concoctée par la Task force alcool, une douzaine de points qui concernent plus spécifiquement les comportements des jeunes et des personnels des facultés et établissements d'enseignement face à l'alcool. Prévention, formation, limitation des quantités, incitation aux «manifestations festives» sans alcool, et surtout nomination de référents sur chaque faculté. (voir la charte)

«On a toujours fait de la prévention»

Pourquoi deux chartes ? Les deux projets ont émergé simultanément, mais séparément. La Faep a décidé de signer les deux, le même jour, profitant de la présence de l'œuvre d'art de Pierrick Sorin, Binge drinking, exposée dans le hall de la bibliothèque universitaire du pôle cathédrale jusqu'au 10 mai, avant de partir pour l'IUT.

C'est Maxime Desmaris, vice-président de la Faep et, par ailleurs, étudiant en 3e année de pharmacie, qui explique le geste: «Nous avions déjà des relations étroites avec le Sumpps [Service universitaire de médecine préventive et de promotion de la santé, ndlr.] En majorité, les associations respectent déjà une bonne partie des points et, dans les soirées, on a toujours fait de la prévention.» C'était donc une évidence que les associations signent les chartes.

Maxime Desmaris, vice-président de la Faep, espère que les chartes seront revotées, chaque année, en conseil d'administration.

Pour Mickaël Naassila, professeur de physiologie et directeur du laboratoire GRAP Inserm ERI 24, cette charte ne doit être considérée que comme un élément d'une démarche globale sur le bien-être étudiant. Le professeur veut instituer des référents, formés à la prévention, dans chaque faculté. «L'idée, c'est qu'il y ait un référent étudiant et un référent alcool dans chaque établissement. Car le problème n'est pas à considérer que du côté des élèves, il faut aussi faire rentrer dans les esprits qu'on peut faire des pots sans alcool dans les établissements.»

En plus d'être, dans les établissements, des relais des politiques de prévention contre l'alcool, ces référents pourraient aussi être ceux qui rapportent les problèmes, les incidents, qui ont pu se produire dans les établissements ou dans les fêtes. «J'aimerais qu'on rapporte les comas, les violences, les interventions de secours... Mais pour l'instant cela n'a pas vraiment démarré», reconnaît le professeur.

Les soirées ont migré vers les lieux privés

Ces chartes peuvent-elles être efficaces? Pas vraiment, car elles concernent les responsabilités des étudiants à l'intérieur des établissements d'enseignement. Elle ne sauraient concerner les lieux privés. Or, depuis longtemps, les soirées étudiantes ont quitté les locaux des facultés pour rejoindre des clubs privés, discothèques, campings...

Par ailleurs, Mickaël Naassila considère que le problème de ces soirées trop arrosées, c'est aussi le problème du financement des corporations étudiantes. «La plupart des associations organisent des soirées en clubs et en discothèques pour financer leurs activités, leurs galas de fin d'année, des voyages humanitaires, des week-ends d'intégration. On pourrait réfléchir à un autre système économique pour ces assos, en leur laissant gérer les services de reprographies de cours, par exemple, ou d'autre services qui leur rapporte des bénéfices».

L'exemple d'une charte en vigueur

De son côté, l'École supérieure de commerce (ESC) d'Amiens, établissement privé, a signé une charte bien plus exigeante, qui prévoit des sanctions disciplinaires en cas de non-respect. Ici, les contraintes vont plus loin que l'interdiction des open-bars ou l'obligation de proposer des boissons sans alcool moins chères, voire gratuites. Sur le papier, les élèves s'engagent à ne pas prévoir plus de quatre verres d'alcool par personne et par soirée. De plus, ils doivent mettre en place une buvette qui fonctionne avec des tickets en quantité équivalente à la quantité d'alcool prévue, bloquer sous clef un quart du stock d'alcool, sous la responsabilité d'un élève organisateur. Rigide, la charte.

Mais tout ce dispositif ne s'applique que sur le sol de l'établissement signataire. Dans les discothèques, pour les associations étudiantes, c'est toujours la jungle. D'après les témoignages de plusieurs gérants de clubs amiénois, la plupart du temps les étudiants organisateurs n'ont pas de contrôle sur la quantité d'alcool consommée par leurs camarades, puisque cela relève de la responsabilité du bar.

La loi ne permet pas la vente de boisson à une personne en état d'ébriété manifeste. Mais les gérants de clubs amiénois rencontrés avouent qu'il est compliqué de faire la police pour un établissement qui rassemble parfois plusieurs centaines de personnes.

Selon plusieurs témoignages de responsables de clubs amiénois, les étudiants de l'ESC sont connus pour leurs soirées très arrosées.

Des financements divers

Le professeur Mickaël Naassila pointait comme problème le financement des associations étudiantes. Il est vrai qu'elles font des bénéfices lors des soirées. Mais combien gagnent-elles ? Les chiffres varient. Selon l'affluence et les négociations avec les boîtes de nuit, cela pourrait s'échelonner de quelques centaines à un ou deux milliers milliers d'euros.

Mais cette somme ne dépend pas du niveau d'enivrement des étudiants. Car les associations ne tirent pas de profit des ventes de boisson. L'organisation d'une soirée étudiante dans une boîte de nuit relève d'un contrat passé entre l'association et le club. Généralement, ce sont les ventes et les pré-ventes des places qui seront partiellement rétrocédées à l'asso étudiante.

Souvent les sommes accumulées lors de ces soirées servent à financer le grand gala de fin d'année. Mais ce n'est pas toujours le cas. En pharmacie, par exemple, Maxime Hennion, le président de la corporation, indique que le gala des étudiants de pharmacie sera plutôt financé grâce à des partenaires et sponsors divers. «Nous ne sommes pas de grosses promos, en santé, à cause du numerus clausus. Donc, si on fait une soirée au Passport, par exemple, et que l'on fait deux cents entrées, c'est déjà bien. Par contre, on cherche des partenaires. Des assureurs, des experts-comptables, même des laboratoires comme Boiron qui sont venus nous parler de l'homéopathie, ou encore Biogaran.» Bénéfice double: l'organisme fait sa promotion auprès des futurs pharmaciens, tout en finançant une partie de leur gala.

Dans l'œil du Télescope

Les personnes interrogées dans cet article l'ont été entre mercredi 1er mai et samedi 4 mai.

Sophie Juif, responsable de la communication de l'asso étudiante ESC-Event qui organise gala et événements pour l'école de commerce amiénoise, a raté les nombreux rendez-vous téléphoniques que nous avions fixé, trois jours durant. Difficile donc d'en savoir plus, notamment sur le financement de leur gala à Paris, qui s'est déroulé sur les Champs-Élysées. www.escevent.fr/ev%C3%A9nements/