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Les secrets de l'invisible église Saint-Sulpice

Le 17 février 2014
Enquête commentaires (1)
Par Fabien Dorémus

Elle passe inaperçue cette maison. Pourtant, au 176 de la rue Saint-Leu se niche une part insoupçonnée de l'histoire de la ville d'Amiens. Quand Marie-Christine Lecareux en est devenue propriétaire en 2009, ce fut sur un coup de cœur. «C'était très dégradé, le toit fuyait, mais ce qui m'a fait craquer c'étaient les potentialités de la maison et du jardin.» 150m² répartis sur quatre niveaux et un jardin de 48m².

Déterminée à réparer la maison, la propriétaire s'attaque aux murs. «Je voulais les assainir, alors on a commencé à enlever les décors.» Les murs ont été débarrassés de leurs vieilles plaques de plâtre. «Derrière, il y avait du grillage et du carrelage.» Bref, des décennies de bricolage, plus ou moins heureux. Et c'est seulement après avoir retiré ce méli-mélo de cloisons que les murs d'origine sont apparus: constitués de grosses pierres blanches. Les mêmes pierres que celles qui forment l'enceinte du jardin.



Le jardin est entouré des murs de l'ancienne église.

Car Marie-Christine Lecareux savait déjà l'intérêt historique de sa nouvelle demeure. Les arcades présentes tout autour du jardin ne trompaient personne: il y avait eu un édifice religieux à cet endroit. «Mais les propriétaires précédents, des pharmaciens, ne connaissaient pas l'histoire de la maison.» La grande découverte fut que tous les murs de la demeure étaient encore constitués des pierres de l'église originelle: l'église Saint-Sulpice, désertée de ses paroissiens depuis plus de deux siècles.

L'histoire récente et connue de l'endroit est une histoire commerciale. «Au début du XXe siècle, il y avait une laiterie puis, après 1914, une pharmacie s'y est installée, raconte Marie-Christine Lecareux. Pendant un moment, la maison a aussi appartenu au docteur Louis Fafet.» Ce médecin, militant de la SFIO et conseiller municipal d'Amiens de 1945 à 1959, a donné son nom à une longue rue du nord de la ville. «Avant que j'habite cette maison, c'était la pharmacie Saint-Sulpice.»



Marie-Christine Lecareux, 55 ans, est la propriétaire de la maison depuis 2009.

Le nom de l'église s'était donc conservé. Mais son histoire? Elle commence il y a 700 ans, en 1314. À cette époque, Hugues Liénard Le Sec est un homme riche. Il est aussi l'ancien mayeur d'Amiens (1296-1311), un équivalent de maire avant la Révolution.

De Liénard à Jacques

En 1314, donc, il décide de faire un don à la ville afin de créer un hôpital le long de la Chaussée aux blés, actuelle rue Saint-Leu. «Cet hôpital était un lieu destiné au soulagement des pauvres», rapporte Xavier Bailly, directeur du patrimoine d'Amiens métropole. Un lieu qui portera le nom de Saint-Liénard, ou Saint-Linard, selon les orthographes.

Pendant plusieurs décennies, l'hôpital restera sous l'administration de la famille Liénard. Puis son nom changera. On parlera de l'hôpital «Saint-Jacques», en référence au passage de nombreux pèlerins qui se rendaient à Compostelle. «Amiens est une étape jacquaire majeure depuis le Moyen-Âge, rappelle Xavier Bailly. Nos ruines témoignent de la grande histoire des chemins de Compostelle en France.» Ainsi, une chambre est à disposition des pèlerins de passage dans cet hôpital où l'on soigne autant les corps que les âmes.

Le nord d'Amiens rasé

Mais le destin de l'hôpital va basculer à la fin du XVIe siècle. En 1597, les Espagnols entrent par la porte nord et s'emparent d'Amiens. Le roi de France, Henri IV, entreprend alors le siège de la ville pendant six mois et réussit à faire capituler les assaillants. Il décide ensuite de construire une citadelle pour protéger l'entrée nord de la ville. Seulement, pour construire cet énorme édifice militaire, il faut de la place.



Xavier Bailly, le directeur du patrimoine d'Amiens métropole.

Alors, on fait de la place. «La Chaussée aux blés est rasée de moitié», relate Xavier Bailly. La destruction de toute la partie nord de la ville n'épargne pas la paroisse Saint-Sulpice qui s'y trouve. «On est ensuite obligé d'offrir une autre église aux paroissiens. Et en 1599, l'hôpital fondé par Liénard Le Sec devient l'église Saint-Sulpice.» Le lieu s'avère rapidement trop exigu, il est agrandi en 1605.

Soixante-dix ans plus tard, en 1675, un drame va bouleverser toute la ville et affecter le devenir de l'église Saint-Sulpice. C'est l'explosion d'un moulin à poudre à canon, situé aux environs de l'actuelle rue Baudelocque. Elle va causer des dégâts humains et matériels considérables, la déflagration sera si forte que des vitraux de la cathédrale se briseront sous l'effet du souffle. L'église Saint-Sulpice, elle, sera fortement endommagée. Cet événement dramatique contribuera probablement à faire baisser la fréquentation de ce lieu de culte.

Or, en 1793, les églises Saint-Sulpice et Saint-Leu vont être vendues comme biens révolutionnaires. Leur sort ne sera pourtant pas lié. Car si dans un premier temps l'église Saint-Leu sert de magasin à fourrage, elle sera rendue au culte en 1796. «Ce qui montre le fort attachement des habitants au lieu», selon Xavier Bailly. En revanche, pour Saint-Sulpice la messe est dite: c'est la vente définitive. «À partir de ce moment, le dépeçage de l'église est en marche.»

L'église vendue en trois morceaux ?

Le directeur du patrimoine d'Amiens métropole avance l'hypothèse selon laquelle en 1793 l'église Saint-Sulpice aurait été vendue en trois lots distincts. «Mais seules des fouilles archéologiques permettrait d'en savoir davantage», ajoute-t-il.

Car comme on l'observe sur l'illustration ci-dessous, l'ensemble Saint-Sulpice était constitué de trois vaisseaux: une nef nord, une nef centrale et une nef sud pourvue d'un clocher. C'est dans cette partie sud qu'est construite la maison de Marie-Christine Lecareux.



La rue Saint-Leu avec au premier plan le moulin Passe-Avant, puis les trois vaisseaux de l'église Saint-Sulpice, plus loin l'église Saint-Leu et au fond la cathédrale d'Amiens. Ce dessin date de 1856 mais le clocher de Saint-Sulpice avait, semble-t-il, déjà été abattu à cette époque (voir ici un dessin semblable, du même auteur, mais sans clocher et daté de 1854). (crédit: Musée de Picardie - MP Duthoit IV-375)

Pendant longtemps la rue Saint-Leu sera particulièrement commerçante. Non seulement parce qu'elle constitue l'entrée nord de la ville mais aussi parce l'hôpital d'Amiens y est construit.

Cette industrie partie en friche

On l'oublie parfois mais jusqu'en 1940, les Amiénois étaient hospitalisés rue Saint-Leu. Ce qui en faisait un axe particulièrement fréquenté. À moitié détruit par les bombardements de la Seconde guerre mondiale, l'hôpital (dit aussi hôtel-Dieu) laissera sa place à la faculté des Sciences et au Centre régional de documentation pédagogique d'Amiens.

Mais revenons à Saint-Sulpice, de l'autre côté de la rue. On sait qu'en 1835, la nef nord a abrité les ateliers des frères Potel, des serruriers-mécaniciens spécialisés dans la construction de machines à vapeur. Puis la vie industrielle et commerciale des lieux a continué, de nouveaux bâtiments ont vu le jour aux alentours. On a pu croiser tantôt une filature, tantôt une usine de galvanisation, une vinaigrerie, etc.

Et en 1909, l'entreprise roubaisienne de teinturerie Benoît s'installe, prospère et rachète petit à petit ces bâtiments de diverses natures, dont les anciennes nefs nord et centrale de Saint-Sulpice. Aujourd’hui à l'état d'abandon, la friche industrielle Benoît se dégrade. Et cause des dégâts dans la maison de Marie-Christine Lecareux.



L'ancienne usine Benoît, à l'abandon, juste à côté de la maison.

Le manque d'entretien du bâtiment voisin entraîne des ruissellements d'eau le long d'un du mur mitoyen. «J'ai appelé les propriétaires d'à côté, les Benoît, mais il y a un conflit familial entre les enfants et rien ne bouge», se désespère-t-elle. Aucune vente n'est prévue.

Marie-Christine Lecareux s'est alors tournée vers la puissance publique, la Ville d'Amiens. «J'ai écrit une lettre au maire en mai 2012, il ne m'a jamais répondu!» Décidée, elle rédige une nouvelle missive en février 2013. Cette fois-ci, Gilles Demailly répond que le terrain et les bâtiments des Benoît sont «un bien privé pour lequel la Ville, qui préfère la négociation à la coercition, n'a à ce jour aucune velléité particulière.» La friche continue donc de se dégrader.