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«Les femmes, premières victimes du chômage et de la précarité»

Le 29 avril 2013
Entretien commentaires
Par Rémi Sanchez A lire aussi

Si l'on demande à chaque homme ce qu'il pense des femmes, il dira certainement «qu'elles ne sont guère propres qu'à élever les enfants dans leurs bas âges et à prendre soin du ménage», postulait François Poulain de la Barre. Ce mépris qui sonne si contemporain, cet auteur le dénonçait déjà dans L'égalité des deux sexes en 1673.

Avec d'autres, ce texte fait partie du recueil compilé par Clémentine Autain, militante féministe engagée au Front de gauche, sous le titre Ne me libère pas, je m'en charge, plaidoyers pour l'émancipation des femmes. Au travers de cet ouvrage, elle présente des textes de féministes, femmes et hommes, depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours.

On y constate des glissements dans les revendications féministes, depuis la considération en société et l'accès égal à l'éducation, jusqu'aux déconstructions des notions de masculin et de féminin pour promouvoir l'égalité dans les années 70, en passant par le droit de vote et le droit de cité en 1790.

Au travers des siècles, reste une constante: la persistance des inégalités. Lundi 29 avril, à 18h, à l'espace Dewailly, Clémentine Autain présentera ces textes féministes. Elle ouvrira le débat sur un autre sujet qui lui tient à cœur, le viol. En effet, Clémentine Autain a participé en 2012 au «manifeste des 313», qui appelait les femmes violées à se manifester pour «libérer la parole autour du viol».

Nous l'avons interrogée pour en savoir plus sur sa vision du féminisme aujourd'hui, et sur les combats qui attendent les défenseurs de l'égalité hommes-femmes.

Le Télescope d'Amiens: Qu'est-ce qui a guidé votre choix d'auteurs?

Clémentine Autain: Bien entendu, c'est ce que j'explique dans mon introduction: ces auteurs sont ceux que j'ai lus, avec lesquels je me sens une filiation. C'est un choix complètement subjectif que j'assume. Mon idée était de donner envie de lire ces auteurs, et aussi de faire connaître toute une série d'auteurs dont le nom est inconnu, comme Madeleine Pelletier, Hubertine Auclert. Les révéler à un public plus large, et également montrer la modernité de certains textes. Si Olympe de Gouges est un personnage assez connu, par exemple, il y en a d'autres comme François Poullain de la Barre, beaucoup moins connus, dont les textes ont plus de deux cent ans et qui sont, pourtant, très actuels.

«Aujourd'hui, il y a une popularisation de l'idée d'égalité des sexes, qui est entrée dans le politiquement correct»

Justement, qu'ils aient 200 ou 300 ans, certains textes paraissent particulièrement contemporains. La condition des femmes aurait-elle si peu évolué?

C.A.: Non, ça c'est faux. Le XXe siècle a connu une révolution substantielle, pour les femmes. Il ne faut pas oublier qu'il y a cent ans, les femmes ne pouvaient pas porter de pantalon, ne pouvaient pas avoir de carte d'identité, ni de compte en banque, ne pouvaient pas voter... C'est considérable. Il y a eu de grandes évolutions dans le droit, et l'entrée des femmes dans le monde du travail. Mais, plus encore, il y a eu la popularisation de l'idée d'égalité des sexes, qui aujourd'hui est complètement intégrée dans le politiquement correct.

Mais certains de vos textes insistent sur l'importance de l'éducation pour l'émancipation des femmes, par exemple. Pourtant, deux cent ans plus tard, les difficultés d'accès aux études supérieures pour les femmes sont encore une réalité.

C.A.: C'est logique. On ne peut pas changer quelque chose d'aussi lourd, d'aussi profondément enraciné dans notre société, en un siècle. Le temps est nécessaire, et il reste beaucoup de domaines où il faut faire avancer les choses. Tout n'est pas réglé.

Quelle sont, pour vous, les pistes actuelles du féminisme?

C.A.: La nouvelle piste, la plus contemporaine, c'est la déconstruction des identités, des genres masculins et féminins. C'est un courant de pensée qui est apparu dans les années 70, dans la foulée de ce qu'on appelle la deuxième vague du féminisme. Dans les vagues précédentes, les revendications portaient sur des enjeux d'égalité homme-femme devant la loi, mais après la légalisation de l'avortement, le féminisme s'est orienté dans une autre direction.

Il s'agissait de revendiquer que le privé et l'intime étaient aussi d'ordre politique. Nancy Fraser souligne le fait que, depuis la dernière vague du féminisme, on a mis l'accent sur les représentations symboliques du féminin et du masculin au détriment des question matérielles. Pour le courant qu'elle représente, il faut intégrer la lutte pour l'égalité dans une lutte contre le capitalisme. On constate que les femmes sont les premières victimes de la société capitaliste: chômage, précarité, et ce sont elles qui sont en grande partie chargées des tâches parentales.

Je partage complètement le point de vue de Nancy Fraser, c'est pour cette raison que j'ai terminé mon recueil par son texte.

«Ouvrir le mariage subvertit l'institution»

Et quelles seraient les armes des féministes d'aujourd'hui?

C.A.: La première arme c'est la mobilisation. Il n'y a pas de pente naturelle qui va vers l'égalité entre hommes et femmes. Il faut donc qu'il y ait mobilisation politique et sociale.

Certains courant féministes militent contre le mariage, comme outil d'oppression de la femme, et pour le développement des droits propres, liés à l'individu et non au couple. Pendant le débat sur le mariage pour tous, ces arguments ont été assez inaudibles. Comment l'analysez-vous?

C.A.: Je suis complètement pour le mariage pour tous. Le mariage est une institution de la domination hétéro-patriarcale. Pour moi, ouvrir le mariage aux couples de même sexe subvertit cette institution.

C'est pour cela qu'il y a eu tant de manifestations réactionnaires: les gens sentaient bien que le mariage et la famille en sortiraient profondément modifiés. Concernant les droits propres, je suis bien évidemment pour l'individualisation des droits, mais pour moi le problème concerne moins le mariage que la feuille d'impôt qui est à revoir, pour assurer l'indépendance matérielle de chacun.

Aux États-unis, l'avortement est redevenu un point de crispation, dans l'opinion, avec de nombreux mouvements qui s'y opposent. Pensez-vous que la situation pourrait se présenter en France?

C.A.: Récemment, en s'exprimant devant les évêques de France, le cardinal André Vingt-Trois a tenu des propos qu'on n'avait pas entendu aussi nettement de façon récente. Il a, bien entendu, taclé le mariage pour tous, mais il a aussi eu une phrase contre l'avortement.

Pour autant je pense que ce serait difficile de remettre en cause le droit à l'avortement dans les faits: les gens y sont très attachés, aujourd'hui. Mais il faut rester vigilant.

Dans l'œil du Télescope

J'ai joint Clémentine Autain par téléphone, samedi 27 avril.

Crédits photos: © Eric Fougère / VIP Image / Corbis.