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Les 1000 vaches: une ferme géante de plus dans le monde

Le 30 août 2012



Des touristes visitent, Fair Oaks Farm et ses 30 000 vaches, la plus grosse exploitation laitière des Etats-Unis, entièrement accessible au public. Ci-dessus, la salle de traite - Crédits photo Michael Kappel

À 9000 kilomètres d'Abbeville, en Californie, premier producteur de lait des États-Unis, les fermes de 1000 vaches sont monnaie courante. C'est même l'effectif moyen d'un troupeau de vaches laitières dans cet Etat de la côte ouest. 1056 animaux exactement, selon l'USDA, le ministère de l'agriculture américain.

Des étables, de la taille de celle que veut construire Michel Ramery près d'Abbeville dans la Somme, fonctionnent depuis des dizaines d'années au Sud-Ouest des Etats-Unis : «On trouve là-bas beaucoup de fermes de 1000, 2000 ou 5000 vaches», explique Jean-Luc Reuillon, référent français pour l'IFCN Dairy, un réseau international de comparaison de fermes laitières. Les plus grosses exploitations peuvent y rassembler jusqu'à 30 000 têtes.

Ce n'a pas toujours été le cas au Etats-Unis. « Historiquement, dans l'Ouest des Etats-Unis, il n'y avait pas d'exploitations laitières familiales, contrairement à d'autres États comme le Wisconsin [au nord-est du pays, ndlr], analyse Jean-Luc Reuillon. Alors ce sont des fermes capitalistiques [financées par des investisseurs extérieurs, ndlr], qui se sont installées.»

D'ailleurs tout le lait américain n'est pas produit dans des fermes géantes. Dans l'État du Wisconsin, deuxième plus gros producteur de lait du pays, les étables n'abritent en moyenne que 105 vaches. Deux fois plus qu'en Picardie, mais dix fois moins qu'en Californie. Et ces exploitations sont généralement tenues par des familles d'agriculteurs, comme en France.

Mais depuis une dizaine d'années, le phénomène des «mega dairies» déborde de la Californie, pour gagner ces Etats traditionnellement laitiers du Midwest ou de l'Est du pays. Selon l'USDA, plus de 40 fermes de 1000 à 5000 têtes, ont été construites dans le Michigan, l'Ohio et l'Indiana entre 1998 et 2006. Des projets menés tantôt par des familles d'agriculteurs, tantôt par des investisseurs extérieurs. 

Pourtant «ce type d'exploitation ne dégage pas des revenus très importants», assure Jean-Luc Reuillon. Comment fonctionnent-elles ? «Les bas salaires font partie de l'économie de ce type de fermes. En Californie, la moitié des travailleurs mexicains sont illégaux. C'est une main d'oeuvre corvéable à merci.»

Ou s'arrêteront-elles ? Aujourd'hui, l'Amérique n'est plus le seul pays du gigantisme laitier. Depuis quelques années, les «mega-dairies» se développent également en Asie, où la consommation de lait est en plein essor.

Les fermes géantes investissent l'Asie

En Chine, la consommation intérieure de produits laitiers explose, surtout chez les citadins. Une croissance à deux chiffres chaque année, et une aubaine pour le premier exportateur de lait au monde, Fonterra, une coopérative néozélandaise.

Cette entreprise, détenue par 13 000 éleveurs laitiers, exporte de la poudre de lait dans le monde entier. Mais cela ne lui suffit plus. Elle construit désormais, en Asie, ses propres exploitations laitières, pour y produire sur place son propre lait.


Fair Oaks Farm (Etats-Unis)- Crédits photo Michael Kappel

Comme l'explique le rapport de l'ONG Grain, deux fermes Fonterra de 7200 et 3200 vaches ont déjà vu le jour dans l'Empire du Milieu, et la société souhaite en construire six au total.

Pourquoi le gouvernement chinois ne s'appuie-t-il pas sur ses éleveurs?  «En Chine, il n'y a pas non plus de tradition d'élevage laitier, alors on reproduit aujourd'hui le modèle californien. Il est impossible de créer un tissu d'agriculteurs comme on peut l'avoir chez nous», analyse Jean-Luc Reuillon avant de prévenir: «En France, si l'on perd notre tissu d'agriculteurs, il sera impossible de le reconstruire».

La firme Fonterra ne s'arrête pas à la Chine. La société investit également en Inde, où il existe en revanche un important tissu de petits producteurs laitiers. En association avec une coopérative indienne, les Néozélandais construisent actuellement une ferme de 13000 vaches.

En Inde toujours, le groupe GDH, soutenu par le géant du indien du thé, Appela, envisage, selon Grain, de construire une dizaine de ferme de 3000 vaches dans les dix prochaines années. «Partout dans le monde, au Nord comme au Sud, des sociétés et des grands acteurs financiers se déplacent pour mettre en place des méga-fermes», observe l'ONG.

D'autres projets, plus gigantesques encore, sont dans les cartons des industriels. Au Pakistan, l'industriel Engro Foods envisage de «construire 100 fermes laitières de grandes tailles à travers l’Inde, 3000 vaches chacune, dans les dix ou quinze ans qui viennent», note le rapport.

Au Vietnam, « TH Milk, une société récemment créée par la femme d’affaires vietnamienne Thai Huong, directrice de l'une des plus importantes banques privées du pays, est en train de construire la plus grande ferme laitière en Asie. (...) Son objectif pour 2017 est d'avoir 137000 vaches dans sa ferme». Un record!

Populations résistantes

Des projets pharaoniques aux conséquences environnementales et sociales redoutées. Pour Grain, l'offensive des «mega-dairies» se fait clairement au détriment des petits producteurs: «La plupart des marchés laitiers sont alimentés par des petits vendeurs qui collectent le lait chez des petits agriculteurs et des petits éleveurs. Mais ils sont actuellement menacés par des entreprises laitières comme Nestlé, ou d'autres acteurs comme PepsiCo et Cargill, qui s’efforcent de s’emparer des secteurs laitiers de ces pays, depuis les fermes jusqu’aux marchés.»

Face à l'arrivée de telles installations, des résistances s'organisent, pas seulement du côté des petits producteurs. A l'instar de Novissen en Picardie, en 2010, l'association de riverains, Helping others maintain environmental standards (Homes), s'était élevée en Californie contre la construction d'une ferme de 6800 animaux. En vain. La ferme est aujourd'hui en fonctionnement.

En Angleterre, des riverains ont eu plus de chance dans le Lincolnshire, où la société Nocton Dairies Ltd envisageait de construire la plus grande exploitation laitière du pays, un projet prévu pour 8100 vaches, puis réduit à 4000. Après plusieurs manifestations à Westminster en 2010, la société remballait les plans de son projet suite à la décision de l'Environment Agency. L'organisme public s'inquiétait des risques encourus par les nappes phréatiques, et de l'incertitude des bénéfices associés aux changements d'usage des sols. De l'autre côté de la Manche, les «mega-dairies» ont déjà été confrontées à une polémique nationale, comme en témoigne ce clip de la WSPA.  

Clip vidéo de la WSPA contre les mega dairies

En Picardie, Novissen réunissait 800 personnes lors de manifestations à Abbeville, puis à Amiens en juin dernier. Deux mois plus tard, la décision d'autoriser ou non le projet revient toujours au Préfet de Picardie. Et sa décision n'est pas encore connue.