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L'élu centriste qui, soudainement, soutient la gauche

Le 08 janvier 2014
Enquête commentaires
Par Fabien Dorémus

Frédéric Compagnon, conseiller municipal d'Amiens.

C'est de la petite politique, mais ça peut éclairer. L'une des principales figures du Modem local vient d'apporter son soutien à la liste conduite par le socialiste Thierry Bonté pour l'élection municipale d'Amiens. Il appelle même tous les centristes à l'imiter. Il s'agit de Frédéric Compagnon, 57 ans, conseiller municipal d'Amiens dans le groupe Indépendant. Un groupe dans lequel siègent également Marie-Thérèse Thibaut, Frédéric Thorel et Jean-Claude Oger: trois membres de l'équipe de l'ancien maire Gilles de Robien.

Pourquoi cette décision? Pour comprendre, il faut savoir que le parcours politique de Frédéric Compagnon est plutôt atypique. En 2008, il est membre du Parti socialiste (PS) depuis plus de vingt ans. Il est même secrétaire de la section de Rivery et ancien candidat socialiste à plusieurs élections (cantonales, régionales, législatives). Il affiche un profil plutôt droitier: «J'étais favorable au "oui" à la constitution européenne en 2005 et, en 2007, je suis le représentant de Dominique Strauss-Kahn dans la Somme pour la primaire [remportée finalement par Ségolène Royal, ndlr].» Les «strauss-kahniens» sont minoritaires au PS de la Somme.

«C'est à ce moment-là que De Robien m'appelle pour me proposer d'être sur sa liste.» Frédéric Compagnon accepte. Logiquement, il se fait exclure du PS. Mais, avec la défaite de Gilles de Robien en mars 2008, Frédéric Compagnon n'est pas élu, étant placé trop loin sur la liste. Après la démission de Roger Mézin [ancien bras droit de Gilles de Robien, ndlr], il peut enfin siéger dans l'assemblée municipale, dans le groupe Indépendant. «Je ne voulais pas être dans l'autre groupe d'opposition [dont fait notamment partie Brigitte Fouré, ndlr] car c'était un groupe privé de ses chefs et en conflit permanent. C'était aussi un groupe plus à droite.»

Pour de Jenlis, puis pour Bonté

En 2012, lors des élections législatives, il soutient Olivier Jardé (Nouveau centre) dans la deuxième circonscription de la Somme, et s'oppose fermement à la candidate de gauche Barbara Pompili. Comme l'atteste ce message laissé sur Facebook en tant que président de la section Grand Amiens du Modem.



Sur Facebook, Frédéric Compagnon apporte son soutien à Olivier Jardé en juin 2012.

Puis, il soutient Hubert de Jenlis dans la course à l'investiture UDI pour la municipale amiénoise: «Hubert n'a pas une vision sectaire de la politique et il pouvait transcender les clivages». Court-circuité par l'alliance Fouré-Gest, Hubert de Jenlis finira par jeter l'éponge et rentrer dans le rang.

Aujourd'hui, Frédéric Compagnon vient de proposer ses services au candidat socialiste Thierry Bonté. A-t-il voulu négocier sa place sur la liste? «On a parlé de tout sauf de ça!, assure-t-il. Mon soutien n'est pas un préalable à une quelconque place sur la liste.» Ce n'est pourtant pas le même son de cloche au PS: «Il a évoqué son éventuelle candidature sur la liste. Nous lui avons indiqué qu'une réponse lui serait donnée lorsque nous en aurons discuté collectivement», indique Frédéric Fauvet, le directeur de campagne de Thierry Bonté.

En dépit de ses zigzags politiques, Frédéric Compagnon veut afficher sa cohérence. C'est d'abord la définition qu'il donne du centrisme: un coup à droite, un coup à gauche, «en fonction des hommes, du projet et du moment». Et puis, il explique avoir toujours défendu «l'humanisme, la social-démocratie, l'ouverture politique à la société» et s'être opposé aux «clivages sectaires».

Pour l'élu, aujourd'hui à Amiens, il y aurait même «davantage de proximité intellectuelle entre les projets de Thierry Bonté et Gilles de Robien qu'entre les projets de Gilles de Robien et du duo Brigitte Fouré-Alain Gest».

S'il n'est «pas un inconditionnel du bilan» de la gauche municipale, Frédéric Compagnon explique qu'il ne pourra pas «vivre dans une ville où le maire émet des arrêtés anti-mendicité et arme la police municipale», pointant ici les options radicales défendues par Alain Gest en matière de sécurité. Il considère en substance que la candidature de Brigitte Fouré est le cheval de Troie de l'UMP à Amiens: «Alain Gest est en mission pour installer l'UMP dans la ville».

Contradictions sur fond de conflit au Modem

Frédéric Compagnon a l'air sûr de lui aujourd'hui. Sauf qu'il y a encore quelques semaines, il disait totalement le contraire. Dans les colonnes du Courrier picard, le 25 octobre, il affirmait que le Modem devait rejoindre la liste de Brigitte Fouré et Alain Gest au plus vite: «Il faut être derrière eux dès maintenant contre la position de Jean-Christophe [Loric, président du Modem de la Somme, conseiller général du canton de Conty, ndlr] qui veut attendre en jouant le pourrissement.» Un vote interne au Modem du Grand Amiens avait même acté cette décision.

Aujourd'hui, Frédéric Compagnon reconnaît à demi-mot la contradiction: «La section insistait pour qu'on prenne position en faveur de Brigitte Fouré, c'était en opposition avec mes convictions personnelles mais je ne voulais pas me couper des autres militants.» Frédéric Compagnon voulait surtout reprendre la main dans son parti, au détriment de Jean-Christophe Loric. «Toutes les occasions étaient bonnes pour mettre Loric en minorité», explique-t-il sans ambages.

De son côté, Jean-Christophe Loric, qui soutient la liste Fouré-Gest, ne veut pas mettre d'huile sur le feu. «Frédéric Compagnon a toujours été un électron libre, je n'ai pas été vraiment surpris par sa décision, indique le conseiller général de Conty. Je veux simplement qu'il n'engage pas le Modem avec lui. Il n'a d'ailleurs pas payé sa cotisation au parti depuis deux ans. Il n'en était donc statutairement plus membre. Il a voulu récemment renouveler sa cotisation mais je m'y suis opposé car il ne joue pas collectif.»

Le repas de la discorde

Avec Alain Gest, les échanges sont moins feutrés. Sur son compte Twitter, le député UMP interpelle Frédéric Compagnon à propos d'un repas durant lequel il aurait voulu négocier sa place sur la liste. Ce repas a bien eu lieu, confirme Frédéric Compagnon, et se serait déroulé cet automne. Mais les deux hommes n'ont pas la même version des propos qui y ont été échangés.

Pour Alain Gest, l'élu du Modem a voulu négocier sa place. Ce n'est pas ce que dit Frédéric Compagnon: «Je lui ai demandé ce qu'il pensait faire vis-à-vis du FN, explique-t-il. Il m'a dit: "Si le FN est au second tour on est cuits. Et s'il n'y est pas, je n'ai pas l'intention de me faire avoir comme à Corbie [en 2004, Alain Gest est battu aux cantonales par la candidate du PS Isabelle Demaison lors d'une triangulaire avec le FN, ndlr], alors je discuterai avec le FN". Du coup, je lui ai dit que ça serait sans moi. Et il a pris la mouche.»

Des propos dont Alain Gest «préfère rire». Et le député d'appuyer sur les contradictions de Frédéric Compagnon: «Il a voulu négocier avec moi en me disant que j'étais le meilleur et qu'il voulait être désigné pour le Modem. Comme ça n'a pas marché, il est retourné dans sa famille politique. Ça n'appelle pas davantage de commentaires.»

Les anciens proches de De Robien partagés

Reste une question: Frédéric Compagnon sera-t-il seul dans sa démarche? D'autres centristes pourraient-ils soutenir Thierry Bonté? Dans le groupe municipal Indépendant, Jean-Claude Oger, adjoint de secteur du temps de De Robien, assure qu'on ne le verra pas dans l'entourage de Brigitte Fouré durant la campagne de 2014. «Je soutenais Hubert de Jenlis pour le renouveau. On ne peut pas gagner avec les anciens qui ont perdu il y a six ans», lâche-t-il. Pourrait-il appeler à voter Bonté? «Je ne sais pas, on verra...»

En août dernier, huit élus d'opposition municipale (sur douze au total) avaient signé un texte dans lequel ils jugeaient très sévèrement l'accord politique conclu entre Brigitte Fouré et Alain Gest. Qu'en reste-t-il? Pas grand-chose. «À l'époque, la situation était encore ouverte, j'avais travaillé avec Hubert de Jenlis, explique le conseiller municipal et métropolitain Bernard Nemitz. Aujourd'hui la liste [de Brigitte Fouré et Alain Gest, ndlr] est celle qui représente notre famille politique aux municipales.» Isabelle Griffoin ne dit pas autre chose: «C'était le coup de force que nous avions dénoncé à ce moment-là, on s'opposait à quelqu'un qui s'autoproclamait tête de liste». Johanna Bougon, également signataire du texte en août dernier, espère de son côté «arrêter les dégâts qu'il y a depuis six ans» et a proposé sa candidature à Brigitte Fouré.

Pourtant, chez certains de l'ex-équipe de Robien, l'enthousiasme manque. On raconte même la volonté de Brigitte Fouré de faire rupture avec eux. «On l'a connue plus ouverte qu'aujourd'hui», glisse une élue. D'autres rappellent avec nostalgie que l'ancien maire savait agréger autour de lui des sensibilités politiques très différentes, parfois jusqu'aux communistes. Mais, et c'est un enseignement de ce début de campagne, la page De Robien est définitivement tournée à Amiens.