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Le risque de la création artistique

Le 01 avril 2014
Reportage commentaires (1)

Le cirque Jules-Verne d'Amiens.

Lorsque l'on va au théâtre ou au cirque, on ne s'imagine pas tout ce qui se cache derrière la conception d'un spectacle ou la programmation d'une saison. On pourrait penser que les programmateurs passent leur temps à voyager par monts et par vaux pour se constituer un bon petit menu de plats tous préparés. Eh bien non, les choses ne se passent pas ainsi.

En effet, que ce soit pour le cirque Jules-Verne ou pour la Comédie de Picardie, le fer de lance est la création. «Nous sommes une scène conventionnée pour le développement de la création théâtrale en région, explique Pascal Fauve, directeur adjoint à la Comédie de Picardie. Les trois-quarts des subventions viennent du conseil régional de Picardie et ensuite 10% nous viennent de la DRAC, c'est-à-dire de l'État. Ce qui signifie que nous avons une mission. Nous nous engageons de plus en plus dans de la création.»

Mais la création implique que lorsque la salle commande un spectacle, il n'existe pas encore. C'est la pochette surprise. Et donc une très grande prise de risque. «On fait vraiment confiance à des artistes que l'on connaît déjà, poursuit Pascal Fauve. Tout est une question de rencontres. Et puis nous sommes en contact avec d'autres théâtres ailleurs en France avec lesquels nous avons des sensibilités assez proches. Ainsi, nous sommes à l'origine de nombreux projet. En général nous accueillons deux artistes pour une résidence de deux ou trois ans.»

En ce moment les deux artistes accueillis par la Comédie de Picardie sont Nora Granovsky et Christophe Laparra. Pendant cette période de deux ou trois ans, ils ont carte blanche pour créer deux spectacles de grand plateau puis deux spectacles de forme légère qui seront amenés à être délocalisés.

«On a envie de prendre ce risque»

Une démarche similaire à celle de Jean-Pierre Marcos, directeur du cirque Jules-Verne. «C'est l'histoire de la compagnie qui nous intéresse avant tout, indique-t-il. Et ensuite on fait confiance. Quand on co-produit, on ne sait pas du tout ce que ça va donner. Mais on laisse une liberté totale à la création. On a envie de prendre ce risque et on y va jusqu'au bout. C'est très important pour ne pas brider la créativité. Certaines scènes ne fonctionnent qu'avec des spectacles qu'ils ont vus mais, moi, je ne suis pas d'accord.»

Par ailleurs, pour le cirque d'Amiens, une autre contrainte de taille entre en jeu: le lieu. De nos jours, la plupart des spectacles sont montés pour être joués en frontal et non en circulaire comme l'exige le cirque. «Durant cette dernière décennie, énormément de salles de type théâtre ont été construites, explique Jean-Pierre Marcos. De ce fait, les compagnies montent leurs spectacles pour ce format. De plus, il y a désormais énormément de compagnies mais elles sont petites. Sur scène, il ne va y avoir que deux ou trois personnes. Et ça, ça n'est pas possible dans un endroit aussi grand que le cirque. Il faut du nombre pour occuper l'espace.»



Jean-Pierre Marcos, directeur du cirque Jules-Verne.

Ainsi, pour qu'une performance soit livrée au cirque d'Amiens, Jean-Pierre Marcos exige que le spectacle soit réadapté. Ce qui n'est pas sans soulever de nombreuses difficultés. «Certains projets sont déjà tombés à l'eau à cause de ça. Et ce même avec des compagnies très expérimentées. Il faut tout repenser. Parfois les structures rentrent au millimètre ! Chaque année, Gilbert Gruss fait un effort considérable. En général, il arrive à Amiens après 10 mois de tournée. Tout a été calculé et rodé, comme la structure des trapèzes par exemple, en fonction du regard du public. Et en trois jours, il réadaptent tout. C'est un exploit exceptionnel!»

Au cirque, «tout part du cheval»

Cette manière de fonctionner est aussi pour Jean-Pierre Marcos l'opportunité de redonner au cirque sa dimension historique. Et ce n'est pas un hasard si l'an passé, la saison avait le cheval pour thématique. Pour rappel, la piste de cirque est circulaire avec un diamètre de treize mètres, ce qui correspond à deux fois la longueur d'un fouet, pour que le cheval puisse courir. Cette norme avait été imposée en 1768 par le britannique Philip Adlery.

«Tout part du cheval, souffle Jean-Pierre Marcos. Ensuite, il a les clowns qui ne sont autres que les saltimbanques de rue que l'on a fait rentrer dans les cirques. C'est cette histoire que je voulais reprendre. Et comme il n'y a pas beaucoup de spectacles équestres, la co-production s'imposait. Cette année, nous avons fait le Picadilly Circus toujours pour garder le fil de l'histoire.»

Pour Jean-Pierre Marcos, il est aussi très important de veiller à aiguiser la curiosité du public. «Cela fait des années que l'on y travaille. Que les gens viennent voir les créations uniquement par curiosité. Et non parce qu'il connaissent déjà le spectacle. Tout cela se cultive. Il nous appartient de faire l'éducation artistique du public à travers ce que nous proposons. C'est tout un dispositif qu'il faut mettre en place. Comme faire un vrai effort pour les spectacles de Noël que plus de 16 000 enfants viennent voir. Il faut leur montrer des choses de qualité. Même si ça coûte plus cher. C'est très important.»



Queens & Clowns, une création du cirque Gandini au cirque Jules-Verne cette année.

Garder la curiosité du public éveillée, un point sur lequel la Comédie de Picardie veille également. D'une part, en faisant voyager ses co-productions. «Toute notre activité ne se passe pas dans le théâtre, loin de là, explique Pascal Fauve. Sur 150 représentations annuelles, environ la moitié est faite en dehors. Et nous allons partout. Dans les écoles, les salles des fêtes, etc. Ensuite on attache beaucoup d'importance aux auteurs à textes de toutes les époques. On va mêler les répertoires et les esthétiques. On peut passer d'un spectacle très classique à un projet monté avec une forme beaucoup plus minimaliste et de la vidéo.»

Pour la Comédie de Picardie, il est très important de toucher un public diversifié. «Nous n'avons pas envie d'être un théâtre qui s'adresse à un public restreint. D'autant que nous avons, en quelques sortes, une mission de service public. Nous voulons que tous les âges et tous les profils viennent voir nos pièces. Nous faisons très attention à nos tarifs. Ils sont également adaptés aux étudiants.»