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La petite histoire du Journal d'Amiens métropole

Le 12 novembre 2012
Enquête commentaires (1)
Par Mathieu Robert

Avec ses 93 000 exemplaires distribués chaque semaine, le JDA est devenu, quoiqu'on en pense, un vrai compagnon dans le quotidien des Amiénois. Pour une grande partie des habitants, c'est tout simplement le premier vecteur d'informations écrites sur l'actualité d'Amiens.

Un média, qui vient concurrencer directement le Courrier picard, d'autant qu'il est distribué gratuitement et à tout le monde.

Gratuitement, pas tout à fait. Voire pas du tout, puisque ce sont les contribuables d'Amiens métropole qui financent ce magazine. La Ville estime à environ 18 centimes le coût global de chaque exemplaire du JDA, dont 10 centimes d'impression et de distribution. Soit une dépense de plus de 16 000 euros chaque semaine.

S'il nous apparaît aujourd'hui normal de recevoir chaque semaine le JDA dans nos boîtes aux lettres, ce journal institutionnel a une histoire bien particulière. Une histoire où se mêlent intérêts politiques et patronaux.

Amiens Capitale, l'ancêtre du JDA

Tout a commencé en mars 1992, sous la municipalité De Robien. À cette époque naît le journal Amiens Capitale, distribué gratuitement et dans toutes les boites aux lettres amiénoises, par la société d'éditions Amiens éditions, créée à cet effet. Ses créateurs, Pierre Devred, Jean-Jacques Blangy et Bruno Faille sont des caciques de la droite amiénoise.

Le premier, ancien patron de la chaîne de magasins de prêt-à-porter Devred, devient le gérant la société d'éditions. Il est aujourd'hui un acteur majeur de l'opposition à la municipalité socialiste, à la tête d'Imagine Amiens, «un club de réflexion pour préparer l'équipe municipale 2014».

Le second est l'actuel président du Medef de Picardie. Tous les trois sont des proches de Gilles de Robien. «Je le connais depuis la sixième», assure Bruno Faille, le troisième associé d'Amiens éditions, expert comptable à Amiens. «Nous étions plusieurs à avoir l'idée de créer un hebdomadaire qui mette en valeur ce qui se faisait de bien. À cette époque, le Courrier picard n'était pas brillant niveau positivisme.» Un quatrième homme, Olivier Bompard de l'agence de communication Grand Nord mène l'ensemble de la technique, et gèrera la régie publicitaire du journal pendant quelques années.

«Ils occupaient les actuels locaux de ma permanence», se souvient Brigitte Fouré. 10, rue Calvin, dans le centre ville d'Amiens.

À cette époque, la ligne éditoriale est conçue comme une réaction à celle du Courrier picard: «Soutenir le développement de la ville, la modernisation, positiver, donner l'envie de rester à Amiens. Nous parlions davantage des entreprises qui s'implantaient que de celles qui fermaient», juge Pierre Mabire, ancien journaliste du Courrier picard, passé ensuite à Amiens Capitale.

«Le Courrier Picard en 1989 était surpris de notre élection. Ils avaient juré que l'on ne passerait pas», se souvient Gilles de Robien, ancien maire d'Amiens de 1989 à 2002 et de 2007 à 2008. «C'était, à cette époque, un journal de combat contre une municipalité qu'ils n'avaient pas souhaité.»

«C'était surtout le côté nihiliste que l'on reprochait au Courrier picard à cette époque», explique Pierre Mabire. «Tout ce qui bougeait dans les entreprises ne les intéressait pas, y compris sous la municipalité de gauche. Il fallait casser, casser, rechercher le scoop même là où il n'y en avait pas».

Amiens Capitale a été créé dans le cercle proche de Gilles de Robien: «C'était une idée qui était en l'air. On voyait régulièrement le maire», se souvient Bruno Faille. «On était quelques copains qui pensions que Gilles de Robien faisait du bon boulot

«C'était un journal privé, très politique, mais très piloté par la droite locale», explique Bertrand Bellanger, directeur actuel des services de la communication d'Amiens métropole, et directeur de la rédaction du JDA.

«Faciliter le travail de la Ville dans sa communication»

Si le journal n'était pas directement financé par la Mairie, selon Bruno Faille, les associés entretenaient des relations très étroites avec la municipalité De Robien: «Si on avait besoin de solliciter des fournisseurs de la Mairie pour des publicités, on avait plus facilement des contacts. Mais il y avait quand même des commerciaux au journal dont c'était le travail toute l'année.»

«Il y avait une proximité avec la Mairie, c'est vrai», admet l'expert comptable. «Il était question, pour nous, de faciliter le travail de la Ville dans sa communication. Quand on trouvait que le Courrier Picard abusait, on le lui disait. Mais Amiens Capitale n'était pas le canard béni oui-oui de la Mairie. Ce que nous voulions, c'était seulement soutenir le maire. Nous avons apporté un droit de réponse face au Courrier picard.»

«Nous avions notre autonomie vis-à-vis de Gilles de Robien», étaye Pierre Devred. Mais une autonomie très bienveillante. «Il avait pris la Mairie. Comme son action était positive, nous n'allions pas chercher la petite bête».

L'aventure durera quelques années. Mais pour survivre, même avec l'aide de la Ville, la publicité n'est pas suffisante. Le journal change alors de modèle économique.

«On était alimentés par la pub, mais ce n'était pas du tout rentable, parce que Bompard s'est goinfré sur les factures, accuse Bruno Faille. Puis on a décidé d'arrêter avec lui. Pour compléter l'activité, on a créé un club dans lequel chacun payait sa cotisation et l'on organisait des réunions mensuelles.» Il poursuit: «Dans le club, nous avions de temps en temps la visite du maire. Ce qui est normal pour un club qui rassemblait de 120 à 150 entreprises. On y faisait aussi du business.»

Le club empruntait son nom au journal, Amiens capitale, et le finançait. Il perdurera après l'arrêt du journal, pour s'arrêter il y a seulement trois ou quatre ans suite à la désaffection de ses membres. «Ce n'est pas un mauvais souvenir», conclut Bruno Faille. «On a eu des sueurs froides, mais on a bien rigolé.»

Il faut sauver le soldat Capitale

«Quand Amiens Capitale a coulé, les élus de l'époque [de droite en majorité, ndlr] ont estimé qu'il ne fallait pas le laisser disparaître», explique Bertrand Bellanger. directeur des services de communication d'Amiens métropole. «Ils ont sabordé le journal de la Mairie [«Ensemble», ndlr], un mensuel à l'époque, pour monter un hebdomadaire.» Son nom: le Journal des Amiénois.

La Ville reprend alors la maquette d'Amiens Capitale avec l'accord de ses anciens dirigeants, et une partie de l'équipe de journalistes et publicitaire. Les journalistes perdent leur carte de presse, et deviennent contractuels de la fonction publique.

Dès ses premiers numéros, une ambiguïté apparaît. Est-ce un journal institutionnel ou une offre de presse concurrente au Courrier picard, comme l'était Amiens Capitale? Les patrons ont changé passant du privé au public, mais leurs idées sont très proches. La transition paraissait d'autant plus légère que la publicité demeurait, et la maquette restait inchangée, celle d'un journal d'informations classique.

 


Exemplaire du Journal des Amiénois, archivé en Mairie

Extension à la métropole

La ligne éditoriale du Journal des Amiénois? «L'idée c'était d'annoncer ce qui allait se passer, de montrer le bon côté des choses. Le parti pris, c'était uniquement le positif», se souvient Brigitte Fouré alors dans l'équipe municipale.

«Nous voulions créer un hebdomadaire qui permette aux Amiénois de prendre de la distance, de réfléchir, de prendre les problèmes dans leur ensemble. Ce n'était pas plus objectif que le Courrier Picard, mais plus équilibré. Ce que nous cherchions, c'était avoir des informations plus œcuméniques, un journal un peu plus magazine et calme, des sujets de fonds», analyse Gilles de Robien. Chacun jugera.

L'ambiguïté reste d'autant plus forte que le maire apparaissait relativement peu dans les colonnes du Journal des Amiénois, en comparaison à d'autres journaux institutionnels. «Je tenais beaucoup à ce que le maire n'apparaisse pas à toutes les pages, et que l'on soit plus proche des personnes et des idées», explique Gilles de Robien. «Le maire pour ceci ou cela, c'est odieux».

En 2000, à la création d'Amiens métropole, le Journal des Amiénois devient le Journal d'Amiens métropole, «à la demande des habitants des communes de la métropole qui souhaitaient aussi recevoir le JDA», assure Brigitte Fouré. Le journal de la municipalité devient alors le journal de l'agglomération.

Le JDA, de De Robien à Demailly

En 2008, changement de municipalité. La ville d'Amiens devient socialiste. «Gilles Demailly a souhaité maintenir le JDA», explique Bertrand Bellanger, le directeur de la communication. «C'est un journal informatif, très factuel. Le principe général, c'est de parler des actions de la métropole. Comme il n'y avait plus d'analyse dans le JDA, le maire a créé Amiens forum [tiré à 75000 exemplaires chaque mois, ndlr], qui revendique une vraie couleur politique, et dans lequel on retrouve des colonnes d'expression, pas comme dans le JDA».

Le JDA est-il toujours un concurrent de la presse locale, comme prédécesseur? «On ne souhaite pas de mal au Courrier Picard, il y a besoin d'une presse indépendante», assure Bertrand Bellanger. «Nous avons des partenariats avec eux: espaces publicitaires, annonces légales. Mais nous tenons produire un journal hebdomadaire, parce qu'il y a un quasi-monopole du Courrier Picard.».

«Toutes les collectivités ont une publication», rappelle Annick Carbonnier, directrice de la publication du JDA et membre du cabinet du maire. «Nous sommes la seule en France, qui ait encore une publication hebdomadaire. D'autres ont abandonné car cela représentait trop de travail.»

Pour les deux parutions, le personnel se résume à «quatre journalistes et demi, un secrétaire de rédaction et demi, un rédacteur en chef, un graphiste et un photographe». Une vraie petite rédaction. «Le JDA dans sa manière de fonctionner, les journalistes se sont toujours revendiqués comme indépendants», assure Bertrand Bellanger. «L'idée, on part du point de vue de l'habitant. On ne part pas du message que veulent faire passer les élus.»

Là encore, à chacun d'en juger. 

Dans l'œil du Télescope

Deux jours après la parution de l'article, Annick Carbonnier a tenu à corriger les chiffres qu'elle m'avait fournis lors de notre premier rendez-vous. Le coût d'un exemplaire du JDA s'élèverait finalement à 18 cents et non 1 euro, comme écrit dans un premier temps.

Mise à jour 28/01/2013: M. Xavier Riffaudeau nous a signalé une erreur. Nous avions crédité Annick Carbonnier de «directrice de cabinet du maire», alors que ce poste était et est toujours celui de M. Riffaudeau.