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La littérature jeunesse prise en otage

Le 21 février 2014
Reportage commentaires
Par Patricia Doumet

Depuis le 9 février dernier, l'affaire « Tous à poil !» fait boule de neige. Pour rappel, Jean-François Copé, président de l'UMP, avait déclaré voir dans cet ouvrage pour enfants une menace sur «l'autorité». Pourquoi? Parce que ce livre montre des gens, tous différents les uns des autres, se déshabillant pour aller à la plage. En s'attaquant à la littérature jeunesse et plus spécifiquement à cet ouvrage paru en 2011 aux éditions Rouergue, Jean-François Copé a agité bien des neurones et alimenté bien des colères.

Fin janvier, un autre livre des éditions Rouergue, «Le jour du slip/ Je porte la culotte», avait déjà fait polémique. Un libraire du Var s'était même fait menacé et insulté. Ce livre, écrit à quatre mains, raconte l'histoire d'une petite fille qui, un matin, se réveille affublée d'un zizi et, inversement, d'un petit garçon qui se retrouve avec un sexe féminin. Une manière de se glisser dans la peau d'un autre et d'échanger les regards le temps d'une réflexion.

L'affaire «Tous à poil !» a d'autant pris d'ampleur quand le gouvernement a décidé de retirer l'ouvrage de la liste des livres recommandés aux enseignants. Chez bon nombre de professionnels (enseignants, libraires, auteurs, éditeurs, etc.) l'étonnement est total. «Il est clair que Copé n'avait pas lu le livre, déplore Nathalie Drû, enseignante en école maternelle à Amiens et syndiquée à la FSU. Car à aucun moment ce livre ne parle de sexualité. Il pose vraiment la question de l'estime de soi et du rapport au corps.»

Une littérature mal considérée

De même pour Vanessa Sauvage-Verrier, libraire jeunesse chez Pages d'Encre : «Effectivement l'abord de ce bouquin peut être compliqué. Beaucoup de gens peuvent être surpris. Mais c'est clairement de l'humour et l'objectif de ce livre est de décomplexer les enfants, de montrer qu'il y a plein de corps différents. C'est tout sauf de la perversion. Jean-François Copé n'y connaît rien en littérature jeunesse. Ce n'est pas son travail. Et d'un coup, on ne sait pas pourquoi, il s'érige juge ?»

Toutefois, pour Vanessa Sauvage-Verrier, le coup d'éclat de l'homme politique soulève certes bien des questions mais ne représente en aucun cas un réel danger pour la littérature jeunesse. «En règle générale, tout le monde se fout de la littérature jeunesse, explique-t-elle. Elle a toujours été considérée comme un sous-genre. Or elle existe et elle existe très bien depuis des années. Et je ne pense pas que cela puisse changer. Par contre toute cette affaire reflète bien le climat qui règne en France depuis le mariage pour tous.»

Selon la libraire, les gens se rendent compte que le modèle de société change, que d'autres modèles familiaux sont proposés et que la hiérarchie homme/femme est remise en cause. «Car ceux qui dénoncent sans savoir ce genre de parutions sont les mêmes qui vont aller dans les bibliothèques pour demander à ce que certains livres soient retirés, appeler et menacer les éditeurs, propager des rumeurs dans les écoles. Tout ceci prend une ampleur assez dingue et c'est là que le gouvernement devrait taper du point et se montrer ferme au lieu de reculer.»



Dans la librairie Pages d'encre, à Amiens.

Sous l'effet de certaines rumeurs, des parents sont même allés jusqu'à retirer les enfants des écoles pendant quelques jours. «Surtout en Bretagne, indique Odile Wachter, directrice de communication au rectorat d'Amiens. Mais c'est un secteur très particulier avec énormément d'établissements privés catholiques. Dans l'Académie d'Amiens, il y a eu quelques soucis mais ils ont rapidement été traités. Une explication de texte a été largement diffusée et chaque établissement a fait ce qu'il lui a semblé bon de faire.»

Le dispositif ABCD de l'égalité dans le viseur

Pour l'enseignante en maternelle Nathalie Drû, ceci soulève une autre interrogation. «Cette affaire arrive en plein moment charnière à la fois des élections municipales mais aussi au moment où l'on va se prononcer sur le dispositif ABCD de l'égalité.» C'est un programme test mis en place dans dix académies (mais pas celle d'Amiens) et qui pourrait être étendu à l'ensemble des établissements.

«Environ 600 écoles ont travaillé là-dessus depuis deux ans, indique l'enseignante. Jean-François Copé vient attaquer sur les outils des maîtres et ce juste quand on arrive à la finalisation de ce projet. Et ne lui en déplaise, cela fait très longtemps que l'on aborde la question de la sexualité et les questions de «genre» à l'école. On aborde aussi la reproduction animale et humaine. C'est au programme.»

De même, pour Nathalie Drû, il est très important de parler de l'homoparentalité. «Pas par militantisme ! Bien sûr ! Mais parce que la mission de l'éducation nationale est de parler de la mixité et de l'égalité. Si on ne le fait pas, cela n'aidera pas en engranger ce phénomène de suicide chez les adolescents homosexuels, par exemple. Nous, enseignants, travaillons sur “tout amour se vaut. Et ce n'est pas parce qu'on en parle que cela amène à un choix. Les enfants sont utilisés comme un outil de pression à un moment clé. Juste avant les municipales. J'espère que tout ceci n'aura pas pour répercussion une frilosité du gouvernement et que toute la réflexion faite avec l'ABCD de l'égalité ne va pas reculer et tout interrompre à cause d'une groupe minoritaire.»

Car l'enjeu de ce dispositif est considérable. En effet, l'école étant mixte depuis 50 ans, c'est le moment idéal pour établir un constat. Or il s'avère qu'au sein de l'école, l'inégalité fille-garçon a la peau dure.

Petit Ours brun sexiste

«On s'est rendu compte que malgré nous, nous reproduisions ce schéma social, poursuit Nathalie Drû. Beaucoup de points différents sont à revoir si on veut rompre avec ce schéma de société. Contrairement à ce que certaines personnes continuent de penser au sujet de la théorie des genres, les différences ne sont pas génétiques. Alors, il faut analyser comment, dans notre pratique d'enseignants, on peut ne plus être porteur de ces schémas-là.»

Elle explique d'ailleurs faire des choix qui interrogent les parents d'élèves. «Par exemple, ils me demandent souvent pourquoi je n'utilise pas Petit Ours brun dans me cours. Tout simplement parce qu'il va aider maman à faire la cuisine pendant que papa lit son journal dans le fauteuil et qu'en aucun cas le patriarche n'aidera aux tâches ménagères.»

En effet, malgré ce que l'on pourrait penser, les «stéréotypes de genres» sont très ancrés dans les esprits. Pour Vanessa Sauvage-Verrier, c'est un combat permanent qu'elle livre auprès des clients de la librairie. Pour bon nombre d'entre eux, il est impensable d'acheter un livre narrant l'histoire d'une princesse pour un petit garçon. «Ils prennent les enfants pour des cons, s'indigne-t-elle. Ils me disent “On va pas lui acheter ça, il va devenir pédé ! D'ailleurs je trouve que la littérature est de plus en plus séparée en deux. Des livres bleus pour les garçons et des livres roses à paillettes pour les filles. Ce n'était pas du tout le cas il y a 20 ans.»