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Henri Pereira, ou l'encombrant rêve de musée

Le 15 août 2013
Portrait commentaires
Par Fabien Dorémus

Il suffit d'entrer chez Henri Pereira pour comprendre la place qu'occupe son rêve. Sa maison, pas très grande, en est totalement encombrée. Dans la cuisine, des dizaines de cartons et de sacs sont empilés, chargés de documents recueillis çà et là dans le département de la Somme. Seule la gazinière, dans le fond de la pièce, rappelle que l'on est bien dans une cuisine, et non dans un bureau.

Quelques mètres plus loin, une pièce qui sépare la cuisine de la chambre. L'endroit est devenu un lieu de stockage. Rien d'autre. Il n'y a plus de place. Le long des murs s'entassent des classeurs, soigneusement rangés dans des cartons. Ils contiennent les trésors de mémoire qu'Henri Pereira amasse patiemment depuis cinq ans.



Entre la cuisine et la chambre, une pièce remplie de cartons de classeurs.

Car depuis cinq ans, le président de l'Amicale des anciens élèves d'Albert n'a qu'une ambition: constituer un musée départemental des écoles. Depuis cinq ans, cet homme de 69 ans parcourt le territoire samarien à la recherche de photos et de matériels scolaires.

Un acharnement qui porte ses fruits: il a déjà récolté près de 145 000 photos de classes, «depuis les années 1870», issues de multiples écoles du département. Mais Henri Pereira ne se contente pas de recueillir les photos. Il les classe et essaye d'identifier les élèves et professeurs immortalisés sur le papier. «Déjà un million d'élèves ont été identifiés», annonce-t-il avec fierté.

La chambre aussi

La chambre d'Henri Pereira n'est pas épargnée par son encombrante passion. Du matériel scolaire entassé, notamment des cartables, y fait office de décoration intérieure. «On ne peut plus rien faire dans cette maison», admet-il. La circulation y est devenue difficile. Et la situation commence à peser sur le moral de Maryse Pereira, l'épouse d'Henri. «C'est même devenu une source de dispute», soupire-t-elle.

Quand il n'y plus de place dans la maison, il en reste dans le garage. C'est là qu'est entreposé le matériel le plus imposant. On y trouve des livres scolaires par dizaines, un globe terrestre, des cartes de géographie, etc.



Dans le garage.

À terme, et le plus vite possible, Maryse et Henri Pereira aimeraient que tous les objets qui les encombrent disparaissent de chez eux. Pour Henri Pereira, leur place est dans un musée. Il a déjà clairement son idée en tête. Il voudrait ouvrir un musée qui reconstitue trois salles de classes des années 1940/1960: une classe de maternelle, une classe de primaire et une classe de secondaire.

Trois classes et une exposition

Dans chaque salle de classe, des mannequins, habillés comme à l'époque, feraient resurgir du passé les élèves d'autrefois. «Dans la Somme, il n'y a qu'un écomusée à Saint-Valery », justifie-t-il. Il pourrait donc en exister un autre, centré sur l'éducation. Il manque cependant à Henri Pereira quelques éléments pour constituer ses trois classes: «Il faudrait des mannequins anciens, mais je suis sûr qu'on peut en trouver dans le grenier des vieux commerçants. Il me manque aussi des pupitres des années 1940, et des tableaux noirs.»

Au côté de ces classes reconstituées, Henri Pereira imagine une exposition permanente de photographies. Permanente mais évolutive. «La première année, on exposerait les photos de 1870 à 1930, et puis, petit à petit, on modifierait la collection en avançant dans les années.»



Beaucoup de livres accumulés.

Pour Henri Pereira, aucun doute, ce musée aurait du succès. Qu'est-ce qui lui fait dire cela? Son expérience. Car il organise plusieurs fois par an des exposition photos. Avec son stock de 145 000 clichés, ce n'est pas la matière qui manque. «À chaque exposition, j'ai 1000 visiteurs», assure-t-il. L'an dernier, il a notamment organisé une exposition à Méricourt-L'Abbé (entre Corbie et Albert), pour soutenir le village dont l'école venait d'être ravagée par les flammes.

D'où vient l'idée de créer un musée des écoles? «C'était il y a cinq ans, quand on a relancé l'Amicale [des anciens élèves d'Albert, ndlr] à une douzaine de personnes. Dès le début j'ai parlé d'ouvrir un musée.» L'Amicale, désormais dynamique, revendique aujourd'hui 400 adhérents.

Seul sur les routes

Mais si faire revivre l'Amicale est une chose, ouvrir un musée en est une autre. Si bien que les compagnons de route d'Henri Pereira se montrent un peu frileux. «Ils ne se voyaient pas faire les démarches, aller voir les gens pour récolter du matériel et des photos. Alors je leur ai dit: «Ne bougez pas. Je vais vous apporter du boulot.»» C'est ainsi que le président de l'Amicale a commencé à écumer seul le département à la recherche des écoles du passé.



Henri Pereira est aussi connu dans son secteur pour être le détenteur de 28 records du monde, souvent très étonnants.

Heureusement, ancien commerçant ambulant, Henri Pereira est connu dans son secteur. «Ça a dû faciliter les choses, sourit-il. Je connaissais beaucoup d'anciens instituteurs.» Et rapidement, il obtient un rendez-vous au rectorat où il est reçu «impeccablement». «Ils ont envoyé une lettre numérique dans les écoles pour prévenir que j'étais à la recherche de documents.»

Une ambition non soutenue

La plupart du temps, dans les écoles, Henri Pereira est bien accueilli. «Il n'y a que dans les écoles privées où c'est plus dur. Le courant ne passe pas. C'est peut-être parce que je ne vais pas à la messe tous les dimanches.»

Lorsqu'il se rend dans une école, il demande à voir les archives et cherche les coordonnées des anciens instituteurs. «S'ils sont décédés, je passe par leurs enfants.» C'est ainsi qu'il rencontre de nombreux enseignants partout dans le département. Très vite, il rentre «entre 400 et 500 photos par semaines. Il m'est arrivé de revenir avec ma voiture pleine de matériel scolaire.» Une passion qui l'emmène, à ses frais, aux quatre coins de la Somme.

Cette volonté de rendre hommage à l'école d'antan, Henri Pereira la tire de la nostalgie, mais aussi d'une certaine frustration. Celle de ne pas avoir pu faire d'études. «Je n'ai pas eu le droit d'aller au collège ni au lycée. Dans ma famille, on a toujours été dans la mouise.» Alors dès 13 ans et demi, il prend la direction de l'usine. Ses frères et sa sœur, plus jeunes, ont pu continuer après l'école primaire «mais mes parents n'avaient pas les moyens d'acheter des photos de classes».

Dans ses recherches, Henri Pereira a mis la main sur les photos de classe dans lesquelles ses frères et sa sœur apparaissent. Comme s'il rattrapait le temps perdu. «J'ai aussi retrouvé une photo de classe de 1926 où l'on voit ma mère.»



Maryse et Henri Pereira, avec quelques unes des 145 000 photos.

Seulement, l'ambition et la passion d'Henri Pereira se heurtent à un obstacle: le manque de soutien des pouvoirs publics. Manque de soutien financier, d'abord. «La Ville d'Albert nous a donné 400 euros quand on a relancé l'Amicale. Mais, maintenant, ce n'est plus que 102 euros de subvention pas an.» Manque de soutien logistique, ensuite. «Nous n'avons pas de local pour effectuer des permanences. On peut juste occuper une salle municipale pendant quelques heures, une fois tous les quinze jours.»

«Tout brûler»

Henri Pereira est aussi à la recherche d'un lieu qui pourrait accueillir le musée des écoles. Il en a parlé autour de lui, à quelques élus d'Albert, ainsi qu'à des élus du conseil général de la Somme. «À Albert, on m'a répondu qu'on ne pourrait rien me proposer qui soit à la hauteur de mes espérances. En fait, je crois qu'ils ne veulent rien faire.» Et les élus du conseil général: «Certains m'ont dit «Je vais m'en occuper.» Mais rien n'a bougé.» Par ses propres moyens, Henri Pereira a cherché un lieu pour accueillir son projet de musée. Jusque dans le Vimeu. Mais sans succès.

Le temps passe mais Henri Pereira espère toujours voir s'ouvrir le musée. Ainsi, sa maison pourra enfin respirer. De son côté, Maryse Pereira est lasse : «Je n'y crois plus trop».

Et si le musée ne voyait effectivement jamais le jour? «Je prendrai le tout et j'irai brûler tout ça dans le jardin. Et moi avec», répond Henri Pereira. Sans plaisanter.