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Hémorragie d'élus chez Europe Écologie - Les Verts

Le 04 décembre 2012
Enquête commentaires (3)
Par Fabien Dorémus

Europe Écologie - Les Verts (EELV) vient de perdre la majorité de ses élus au conseil municipal d'Amiens. Dernière en date à avoir rendu son tablier vert : Émilie Thérouin. L'adjointe au maire en charge de la sécurité a officiellement quitté son parti la semaine dernière.

Avant elle, Jean-François Vasseur, vice-président d'Amiens métropole chargé du développement économique, s'était déjà retiré à la fois du parti et du groupe écolo municipal. Quant à Lyacout Haïcheur et Nathalie Laurette, elles ont décidé de ne pas renouveler leurs adhésions.

Résultat : aujourd'hui, dans le groupe des élus «écologistes» de la Mairie, composé de sept personnes, il ne reste plus que trois adhérents EELV : Jean-Pierre Tétu, Marion Lepresle et Karine Corne-Hiver. Les autres ne représentent plus aucun parti politique.

C'est un sérieux coup dur pour le parti qui ne compte que 56 membres dans la Somme, dont 50 dans la métropole amiénoise et 6 du côté d'Abbeville.

Pourquoi ces élus ont-ils choisi de s'en aller ? Les raisons sont à chercher tant au niveau national qu'au niveau local.

Celui qui fut le premier à prendre ses distances avec le parti, c'est Jean-François Vasseur. Son désaccord porte sur le fond et essentiellement sur les positions prises par son ancien parti vis-à-vis de la construction européenne.

Divergences politiques

En effet, en septembre dernier le Conseil fédéral d'EELV a décidé de ne pas ratifier le Traité budgétaire européen (voir notre dossier). Pour Jean-François Vasseur, c'est l'aboutissement d'une orientation politique avec laquelle il est en désaccord. Favorable à l'économie de marché et au principe de la concurrence libre et non faussée, même s'il se dit «le premier à en dénoncer les abus», Jean-François Vasseur a toujours voté en faveur des traités européens.



Jean-François Vasseur, vice-président d'Amiens métropole.

L'élu, ancien soixante-huitard proche à l'époque des mouvements anarchistes, a vu cette inflexion politique s'imposer progressivement. «Sur l'économie, j'ai vu le parti se diriger vers... non pas une forme de protectionnisme... mais un dirigisme qui est contraire à une approche plus souple de l'économie.» Plus souple ou plus libérale, pourrait-on dire, même s'il n'aime pas trop l'adjectif.

Le vice-président d'Amiens métropole en charge du développement économique a donc pris petit à petit ses distances avec un parti auquel il avait adhéré en 2003. Mais il ne pensait pas que ce serait définitif. «J'ai longtemps hésité à revenir, explique-t-il aujourd'hui. Mais ce qui a provoqué une rupture définitive, c'est le fonctionnement interne, y compris au niveau local.»

En cause, la désignation de la candidate aux dernières élections législatives. Le groupe local EELV avait en effet désigné Émilie Thérouin pour porter ses couleurs aux élections mais la direction nationale du parti a opté pour Barbara Pompili. S'il regrette ce fonctionnement, Jean-François Vasseur ne remet pas en cause la légitimité de la désormais députée de la 2e circonscription de la Somme. «Je n'en tiens aucun grief à Barbara Pompili. Je la rencontre pour le travail, il n'y a vraiment pas de problème.»

«Seuil de compromission» dépassé

Mais la séquence des législatives a laissé des plaies encore ouvertes. «On avait voté pour une candidate et c'est une autre qui a été désignée, rappelle amèrement Lyacout Haïcheur, conseillère municipale. C'est parfaitement antidémocratique. Des adhérents avaient posé un recours [auprès des instances du parti, ndlr] mais il n'a jamais été examiné.» Adhérente depuis plusieurs années, Lyacout Haïcheur a décidé en septembre de ne pas renouveler son adhésion.

«Pour moi, adhérer chez les Verts, ça voulait dire vouloir faire de la politique autrement, explique-t-elle. Là, en six mois, ça fait beaucoup de déceptions.» Car les problèmes locaux ne sont pas la seule cause de son départ : le déroulement de la campagne d'Éva Joly, les (mauvaises) négociations avec le PS sur le nucléaire et la participation au gouvernement sont autant d'éléments qui ont contribué au dépassement de son «seuil de compromission».

Lyacout Haïcheur ne comprend pas non plus le positionnement «un peu schizophrénique» de son parti vis-à-vis du traité budgétaire européen, qui avait par ailleurs «plutôt» ses faveurs. EELV a en effet refusé la ratification du traité puis a approuvé la loi organique relative au pilotage des finances publiques, une loi qui traduisait le contenu du traité dans le droit français.

Des «gourous» et des «fan-clubs»

«Il y a eu un grand écart sur ce vote», abonde Émilie Thérouin, adjointe à la sécurité, également favorable au traité. Et de résumer, cruellement : «Avant, dans l'opinion publique, on nous aimait bien mais on ne votait pas pour nous. Aujourd'hui, on ne vote toujours pas pour nous mais en plus on se moque de nous.»

L'élue a quitté la semaine dernière le parti pour lequel elle a milité pendant une dizaine d'années. «Ce n'est pas le réflexe d'une nana qui n'a pas eu son jouet!», affirme-t-elle, faisant référence à la séquence législative. Selon l'adjointe à la sécurité, depuis la fusion entre Europe Écologie et Les Verts en 2010, le fonctionnement interne a changé. «Je suis rentrée chez les Verts pour faire de la politique autrement. Ce qui s'est passé aux législatives est un symptôme. C'est la marque d'un centralisme démocratique qui s'impose depuis la création d'EELV. Et de plus en plus, on se retrouve avec des sortes de gourous et leurs fan-clubs. Pour autant, au niveau local, il y a plein de gens de bonne volonté.»



L'adjointe à la sécurité, Émilie Thérouin.

Émilie Thérouin est toujours membre du groupe des élus écologistes du conseil municipal mais se considère désormais comme une «non alignée», à l'instar des autres élus sortis d'EELV.

Comment va désormais fonctionner ce groupe municipal, qui s'appelait jusqu'en octobre «groupe des élus Europe Écologie – Les Verts» avant de devenir le «groupe des élus écologistes»? Tous ses membres s'accordent pour dire que cela ne va rien changer. Le conseiller municipal et général Jean-Pierre Tétu (EELV) explique : «Pour la gestion municipale, nous gardons les mêmes valeurs. Nous avons des discussions, il n'y a pas de problème. Nous avons une culture commune.» L'élu ne souhaite d'ailleurs pas commenter le départ de ses anciens camarades : «C'est la vie d'un parti. Chacun a le droit de se déterminer en son âme et conscience.»

Un renouvellement des profils militants

En dépit des volontés affichées, les départs des élus posent des questions sur la gouvernance du groupe municipal. Élodie Heren, secrétaire départementale d'EELV Somme-centre depuis deux mois, est en première ligne pour tenter de trouver le meilleur fonctionnement possible entre les élus EELV et les «non alignés». «Des rencontres sont prévues [cette semaine, ndlr], notamment avec Lyacout Haïcheur», assure-t-elle. Plus généralement, elle va tenter de «resserrer les liens entre les militants et les élus» de son parti.



Élodie Heren, secrétaire départementale d'EELV.

Les départs des élus marquent probablement un renouvellement du profil des membres d'EELV. Les «anciens», ceux qui disent encore vouloir faire de la politique «autrement» sont en train de s'en aller confirment plusieurs sources. Les nouveaux adhérents – une douzaine depuis le mois de juin – sont quant à eux «en accord avec ce qui est projeté nationalement, indique Élodie Héren. L'exercice du gouvernement entraîne fatalement des départs et des arrivées. Mais côté arrivées, le travail de la députée apporte beaucoup. Ainsi que les combats locaux comme celui contre le projet des 1000 vaches.»

Des primaires «pour mobiliser»

Mais la grande question reste posée à l'horizon 2014. Comment des élus sans parti, qui veulent faire de la politique «autrement», vont-ils se faire entendre dans la bataille des municipales? Pour Jean-François Vasseur et Émilie Thérouin, une première réponse réside dans l'organisation de primaires municipales à gauche, annoncées cet été par Gilles Demailly. Les deux élus écologistes se présentent en duo comme candidats à ces primaires, même si l'on ne sait toujours pas si elles auront bien lieu. Ils sont soutenus par les élus écolos sortis d'EELV, notamment par Lyacout Haïcheur qui a participé aux réunions précédant l'annonce de candidature.

«Les primaires sont le meilleur moyen de mobiliser la population», explique Jean-François Vasseur qui balaye d'un revers de la main toute ambition personnelle : «Je suis un agitateur d'idées, je ne veux pas être tête de liste. À 62 ans, ma carrière est déjà faite.» Sa carrière, à elle, n'est pas encore faite mais Émilie Thérouin affirme aussi sa volonté d'avancer «dans l'intérêt général». Pour l'adjointe à la sécurité, qui a décliné jusqu'alors toutes les propositions l'invitant à rejoindre le PS, les primaires municipales peuvent être «un vrai moment d'innovation politique».