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Goodyear: la Scop ou la démonstration par l'absurde

Le 30 avril 2013

Plus la procédure avance et plus la position du groupe Goodyear devient incompréhensible. C'est ce qu'entendait montrer la CGT de Goodyear, lors de la présentation de son projet de reprise en Scop (société coopérative et participative) de l'activité agraire.

En janvier dernier, le groupe Goodyear annonçait qu'il voulait fermer complètement l'usine d'Amiens nord, qui produit des pneus tourisme et agricoles, après avoir un temps voulu revendre l'activité agricole au groupe américain Titan.

Aujourd'hui la CGT ne comprend pas que le groupe se résolve à faire disparaître une activité rentable. Pour démontrer que le groupe ment lorsqu'il affirme que l'usine n'est pas rentable, mais aussi pour donner une porte de sortie supplémentaire aux salariés dans ce conflit, la CGT propose l'idée, depuis le début de l'année, de reprendre l'activité agraire sous forme de Scop.


Fiodor Rilov(à gauche) et Mickaël Wamen (à droite)

Pour ce faire, les syndicalistes avaient organisé une réunion de présentation avec la direction de Goodyear et le gouvernement, mardi dernier à Paris. Mais ils furent à la fois snobés par le gouvernement, qui n'avait dépêché aucun représentant, et méprisés par la direction qui expliquait, trois jours après la réunion, que ce projet ne l'intéressait pas. «Ce projet de Scop n'est pas une solution de reprise viable des activités agricoles de Goodyear dans la zone Europe, Moyen-Orient et Afrique», a expliqué Goodyear, dans une lettre adressée aux salariés.

Alors bien sûr, les Goodyear ne s'attendaient pas à ce que la direction leur tende la main. Ce refus, ils s'y attendaient, et il constitue pour eux un argument de plus pour prouver que l'activité agraire est rentable.

Mettre la direction face à ses contradictions

Comment? Le projet de Scop présenté par la CGT est en réalité une copie conforme du projet présenté par le groupe Titan et accepté par Goodyear, expliquaient, samedi, Fiodor Rilov et Mickaël Wamen.

Pour la CGT, la réponse hâtive de Goodyear «est une nouvelle grave erreur. Ils n'ont même pas pris le temps de lire notre projet», ironisait, samedi le syndicaliste Mickaël Wamen, devant une centaine de salariés. «Nous leur avons présenté le même projet industriel que celui qui avait été présenté par Titan, reprenait l'avocat de la CGT, Fiodor Rilov. Nous avons paraphrasé le document de Titan.»


Les salariés venus écouter la présentation de la Scop samedi, Espace Dewailly

Petit rappel: l'année dernière, le groupe Titan faisait une proposition de reprise à Goodyear pour l'activité agraire. La direction du groupe y était favorable, mais la CGT avait finalement fait bloquer cette reprise, initialement associée à un plan de départs volontaires (PDV), au motif que le groupe Titan ne voulait pas s'engager plus de deux ans à Amiens.

Un engagament de deux, c'était trop peu pour le syndicat qui craignait que la frilosité de Titan ne signifie une volonté de délocaliser rapidement l'activité agraire dans les pays de l'Est. «Ce qui intéressait surtout Taylor [le PDG de Titan, ndlr], c'était les parts de marché, le process, la marque. Le groupe Titan ne proposait quasiment rien en terme d'investissement. C'est aussi ça qui nous a mis la puce à l'oreille, analyse aujourd'hui Mickaël Wamen. Deux ans, c'était peut-être le temps nécessaire pour transférer tout ou partie de l'activité de notre usine dans l'usine de Debica [en Pologne, ndlr] pour servir directement les marchés des pays de l'Est».

En reprenant à la lettre le projet de Titan, la CGT veut démontrer par l'absurde que l'activité agraire d'Amiens nord est bien rentable. Si ce n'était pas le cas, la direction aurait accepté de céder le site sans barguigner, arguent les cégétistes.

«On leur propose l'économie de centaines de licenciements, et même ça ils n'en veulent pas, bouillonne Fiodor Rilov. Imaginons que nous ayons tort et que l'activité agraire engendre 30 millions de pertes chaque année. Ils devraient nous dire: "Prenez le gâteau, partez avec. Vous ferez faillite dans un an et c'est l'AGS qui paiera les licenciements". Mais non, ils préfèrent licencier eux-même. Tout ça n'a ni queue ni tête.»

La CGT ne croit pas à une fermeture du site

Une fois cette démonstration faite, la CGT ne comprend toujours pas pourquoi Goodyear s'obstine à vouloir fermer le site d'Amiens nord. Une décision qui signifierait la disparition pure et simple de Goodyear sur le marché agraire européen. «Personne n'est pas prêt à croire qu'ils vont donner une activité qu'ils pourraient vendre une fortune, estime Mickaël Wamen. Dans tout ce qui nous est dit depuis janvier, il y a 95% de bluff».

Le leader syndical se demande même si le projet de reprise par Titan, déclaré mort et enterré par le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg, n'est pas simplement ajourné. «Comment le groupe Goodyear peut-il justifier qu'il veuille fermer l'usine du jour au lendemain alors qu'il vient de remettre en état les bandes assemblées», observe le cégétiste. Pour lui, ce sont les frasques de Maurice Taylor, en février dernier, qui auraient compliqué le retour de Titan à la table des négociations. Mais la fermeture pure et simple du site reste incompréhensible.

La Scop, un argument de plus devant les juges

En attendant, la direction parait toujours décidée à fermer l'usine. «Les CE, les CCE, les CHSCT s'enchaînent, note Mickaël Wamen. Toutes les instances se sont réunies à une vitesse que l'on n'a jamais connue. Depuis 2007, Goodyear utilise les mêmes méthodes à chaque fois. Dans la dernière ligne droite avant le jugement, ils accélèrent les procédures Leur objectif: foutre la trouille au maximum d'entre nous».

L'échéance qui intéresse la CGT, c'est le 17 mai prochain. Une fois de plus, le syndicat et son avocat vont essayer de faire stopper la procédure d'information et de consultation pour la fermeture de l'usine, au tribunal de Nanterre. «Ça va être un petit régal, promet Mickaël Wamen. Il y a de quoi les faire tomber plus d'une fois».


Fiodor Rilov

À cette audience, Fiodor Rilov compte utiliser la réponse hâtive de Goodyear concernant la Scop. «Tout le monde pourra comparer les deux projets, Titan et la Scop, et s'apercevoir que c'est la même chose sur le plan économique. À une différence près: c'est que nous n'avons pas besoin de nous engager sur le nombre d'années que nous resterons à Amiens». Le 17 mai, l'avocat veut non seulement stopper la fermeture du site en attaquant la procédure d'information et consultation sur la forme, mais il veut aussi obliger le groupe à apporter la preuve chiffrée que l'activité agraire n'est pas rentable à Amiens nord.

Un projet conditionné au soutien de la direction de Goodyear

Pour les Goodyear, la Scop est un projet «sérieux», un plan B solide. Mais le projet est loin d'être ficelé. Même si un projet de loi sur la reprise des sites rentables venait à être déposé le 30 avril prochain, la Scop ne pourrait voir le jour sans l'accord du groupe Goodyear.

En effet, le projet de Scop repose sur une étroite collaboration de Goodyear. Non seulement, la Scop imaginée par la CGT exploiterait la marque Goodyear pour les pneus agraires dans la zone EMEA, Europe - Moyen-Orient (Middle East) - Afrique, mais elle bénéficierait de l'appui du groupe dans les domaines de la R&D, de l'approvisionnement en matières premières et de la commercialisation des pneus.

«L'usine d'Amiens nord seule ne peut pas acheter de la gomme au même prix que Goodyear, explique, par exemple, Mickaël Wamen. Si Goodyear ne nous laisse pas la possibilité d'avoir les matières premières au prix où il les négocie, ce n'est même pas la peine de faire une Scop. Il nous faut le contrat de licence pour acheter les matières premières [sic]». En somme, la CGT demande que la production de pneus agraires puisse continuer dans les mêmes conditions qu'aujourd'hui, au travers de la signature d'un contrat cadre, qui intégrerait complètement la Scop à la stratégie du groupe Goodyear. Ce que la direction désigne dans sa lettre comme de la «sous-traitance».

Les salariés ne débourseraient pas un sou

Dans ses plans, la CGT envisage de faire payer le redémarrage de l'activité agraire en Scop, par le groupe Goodyear lui-même, et de l'obliger à céder gracieusement le site aux salariés.

Pour Fiodor Rilov, ce scénario est avantageux pour Goodyear. Il lui permettrait de ne pas payer le licenciement des salariés. «Si cette Scop voit le jour, les salariés repris seront autant de salariés qui ne seront pas licenciés. Et les salariés qui ne seront pas licenciés ne coûteront pas une indemnité de licenciement. Alors que, rien qu'en considérant les conventions collectives, sans le PSE [plan de sauvegarde de l'emploi, ndlr], ce sont des dizaines de millions d'euros que Goodyear devrait débourser en cas de fermeture».

Les profits dégagés par la Scop seraient, selon la CGT, considérables. «L'agraire est une petite niche, mais une niche super lucrative», explique Fiodor Rilov. Sur des hypothèses basses, la CGT estime que l'activité agraire dégagera 32 millions d'euros de résultat en 2013. De son côté, la direction refuse de livrer ses chiffres, et se contente de répéter que l'usine – activités tourisme et agraire – engendrerait une perte annuelle de 20 millions d'euros pour le groupe.

Pour la CGT, la direction ment sur les chiffres qu'elle avance. «Goodyear truque tous les éléments comptables pour dire que notre usine n'est plus viable. La direction Goodyear, sans avoir la masse salariale, sans avoir la comptabilité analytique du site d'Amiens nord, arrive à dire qu'elle perd 20 millions d'euros», s'insurge Mickaël Wamen.

Quels que soient les chiffres, il y a urgence à trouver un repreneur pour l'activité agraire. «Pour l'image de marque de Goodyear et les parts de marché, il faut rapidement qu'il y ait de l'innovation. Faute de quoi, ce ne sera pas Goodyear qui nous dira de fermer, mais les clients qui diront que nous ne sommes plus capable de répondre à leur demande, analyse Mickaël Wamen. D'ici moins d'un an, nos pneus ne seront certainement plus compétitifs.»

Les syndicalistes craignent que, même s'ils arrivent à empêcher la fermeture de l'usine, la direction ne condamne l'activité agraire comme elle l'a fait pour l'activité tourisme, en arrêtant d'investir.