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Éducation: «Mettre de la cohérence dans le système»

Le 13 janvier 2014
Entretien commentaires (1)
Par Fabien Dorémus

L'éducation n'est plus seulement une affaire d'État. Ce n'est pas nouveau. Depuis le début des années 1980 les collectivités territoriales prennent de plus en plus de place dans le système éducatif français. Et le mouvement n'est pas prêt de s'arrêter.

Des réformes sont d'ailleurs en projet sous appellation «Acte III de la décentralisation», elles visent à clarifier les compétences des collectivités territoriales (régions, départements, intercommunalités, communes). Dans le domaine éducatif, les conseils régionaux pourraient se voir attribuer de nouvelles compétences en matière de formation et d'orientation notamment. La réforme de la formation professionnelle pourrait aussi accroître le pouvoir des Régions en la matière.

Outre l’acquisition de nouvelles compétences, les Régions sont en train de tisser de nouveaux liens avec les acteurs du système éducatif français. Fin 2013, quand le gouvernement décide de s'attaquer à la réussite éducative des élèves, c'est vers les collectivités territoriales qu'il se tourne. Ainsi en Picardie, un Projet éducatif régional global (PERGP) va se mettre en place d'ici juin 2014.

Ce PERGP vise trois objectifs: ouvrir les portes de l'orientation et favoriser la découverte des métiers, faciliter la poursuite des études vers la qualification et l'emploi, favoriser l'engagement et l'épanouissement des jeunes. Il s'agit d'un plan d'action à trois ans (2014-2017) dont les contours seront définis dans les prochains mois.

Dans ce décor de compétences en mouvement, comment se positionne la région Picardie ? Quelle est sa stratégie en matière d'éducation ? Entretien avec Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie, secondé par Liliane Marissal, directrice générale adjointe des services de la Région.

Le Télescope d'Amiens: Vous expliquez que la Région Picardie est devenue «un acteur de la co-éducation depuis 3 ans». Ça veut dire quoi?

Claude Gewerc: Il faut remettre les choses en perspective: quand nous avons été élus en 2004, nous avons mis le paquet sur la réussite au bac et sur l'entrée à l'université. Nous sommes la première région française à avoir mis en place des bourses échelon zéro pour que les étudiants les plus nécessiteux aient accès à l'université. Et je pense que là-dessus, on est plutôt en train de réussir.

L'autre question que nous nous sommes alors posée concernait l'échec scolaire: beaucoup de gamins sortaient sans formation, et très tôt, du système éducatif. Or, je rappelle que les compétences des Régions en matière éducative ne commencent qu'au lycée. Et dans le décrochage scolaire, ce qui se passe avant le lycée est très important. C'est pour ça qu'en 2010 nous avons fait de la réussite éducative une nouvelle priorité.

[La réussite éducative se définit comme le développement harmonieux des élèves et des jeunes. C'est un concept qui entend aller plus loin que la simple réussite scolaire qui, elle, concerne avant tout l'acquisition de savoirs, l'obtention de diplômes, ndlr]

La réussite éducative part du début de la socialisation des enfants, dès la crèche et l'école maternelle. Comme nous n'avons pas de responsabilité en la matière, nous avons voulu rassembler l'ensemble des acteurs de ce champs, y compris les parents, le monde associatif, mais aussi les communes, les groupements de communes, les départements. L'idée était de mettre en place les outils d'une réflexion collective pour améliorer le système.

Quel regard portez-vous sur le système éducatif en France ?

C'est un très bon système mais c'est un système de la loi des grands nombres. C'est-à-dire que tout le monde doit apprendre à lire à six ans, tout le monde doit aller au collège à onze ans, etc. Et il y a des jeunes qui ne sont pas prêts. Si vous les mettez en situation d'échec à six ans, l'échec va se poursuivre. Le système éducatif est donc bon pour le grand nombre mais il est un peu borderline pour des gens qui ont quelques difficultés à un moment donné de leur vie. Notre réflexion porte donc sur la prise en compte de ces cas particuliers.

Le ministère de l'Éducation nationale commence lui aussi à prendre en compte ces cas particuliers.

Depuis 2012, seulement! Ça a été plus simple quand l'État nous a dit «ça m'intéresse», et aussi quand ils nous ont changé le recteur [Jean-Louis Mucchielli a été remplacé par Bernard Beignier en avril 2012, ndlr]. Parce que vous savez que l'ancien recteur interdisait aux gens qu'on avait invités de venir aux réunions. Comment pouvait-on avancer et changer le système si on ne pouvait pas se parler ?

Pour quelles raisons cela se passait-il si mal avec l'ancien recteur?

Le recteur avait fait un blocage. Je n'étais pourtant pas en train de lui prendre son job! La réussite des gamins, ce n'est pas un objet de pouvoir. La Région n'est pas en train de dire aux communes et aux départements: «Vous faites comme ça!» On dit seulement: «Il y a des problèmes, on échange sur ces problèmes et, ensemble, on cherche des solutions.»

Aujourd'hui, avec le nouveau recteur ?

Ça se passe très très bien ! Dans la période 2012-2013, on a pu avancer.

À partir des trois objectifs prioritaires du projet éducatif global pour la Picardie (orientation, poursuite d'études diplômantes et épanouissement des élèves), qu'est-ce qui se dessine concrètement?

Liliane Marissal: Ce qui est tout à fait nouveau, ce sont les contrats tripartites entre les établissements, la collectivité concernée [conseils généraux pour les collèges, conseil régional pour les lycées, ndlr] et le rectorat. C'est nouveau parce que jusqu'alors les contrats entre la Région et les établissements ne portaient que sur des questions matérielles. Là, les contrats tripartites reconnaissent un rôle à la Région sur des choses qui influent directement sur la réussite éducative des lycéens...

Claude Gewerc: Et c'est toute l'ambiguïté... La Région rentrerait ici dans le champs pédagogique [réservé jusqu'alors à l'Éducation nationale, ndlr], pas d'une façon claire mais d'une façon induite. Moi, je n'ai pas souhaité ça, ce n'est pas notre rôle de nous occuper des programmes. Mais si on rentre sur des aspects de réussite éducative, on va devoir aborder les problèmes pédagogiques.

Pour que les élèves réussissent mieux, que peut faire la Région ?

Liliane Marissal: La Région poursuit son effort d'investissement dans les internats. Ça a une incidence très importante sur la réussite éducative.

Claude Gewerc: Les élèves internes sont dans des conditions de confort qu'ils n'auraient pas forcément chez eux, on a transformé les internats: ils ont accès à internet dans la chambre, des lieux de convivialité, parfois une petite salle de sport. On les met dans des conditions optimum.

Pourquoi ces internats sont-ils si importants ?

Claude Gewerc: En Picardie, il y a 2291 communes. Or, on ne peut pas avoir de pôles d'excellence sur tous les territoires. Des lycées vont se spécialiser et vont pouvoir attirer des gamins qui n'habitent pas dans les environs. Et s'il y a un internat de qualité à côté, on pourra les accueillir. Il y a une cohérence dans tout ça.

Le projet de loi sur la formation professionnelle envisage de confier aux Régions l'orientation des jeunes de plus de 16 ans. Vous y êtes favorable?

D'abord, j'attends que des choses concrètes arrivent, ce n'est qu'un projet de loi. Mais je pense que ça serait important. Le rôle des conseils régionaux est déjà prépondérant dans les lycées et la formation professionnelle, ça mettrait de la cohérence.

Par ailleurs, l'Acte III de la décentralisation, actuellement en projet, compte placer les Centres d'information et d'orientation (CIO) dans le giron des Régions. Est-ce qu'on peut s'attendre à ce que les CIO fusionnent avec les autres structures d'orientation comme les Missions locales ?

Je n'en sais rien! On ne sait toujours pas si les Missions locales vont rester à la charge de l'État ou non. J'attends des clarifications.

Les salariés des CIO s'en inquiètent [voir notre article, ndlr] .

Ces inquiétudes relèvent souvent du «fantasme» des organisations syndicales. Regardez ce qui s'est passé avec les TOS [en 2004, la loi a transféré aux conseils régionaux la gestion des personnels techniciens, ouvriers et de services (TOS) des lycées, ndlr]. Demandez-leur comment ils se sentent. Ils répondront qu'ils n'ont jamais été aussi bien traités!

Avec l'Acte III de la décentralisation, la Région devrait aussi être pilote en matière de carte des formations. Qu'est-ce que ça va changer ?

Ça va apporter de la cohérence. Il n'est pas normal que des secteurs de pointe comme les agro-ressources en Picardie ne trouvent pas de gens formés. La Maison de l'emploi et de la formation doit devenir l'outil de cette cohérence.

N'y a-t-il pas un risque de former des jeunes juste pour une entreprise ?

On ne formera pas pour une entreprise seulement, je m'y oppose formellement. On forme pour des métiers dans un secteur d'activité dans lequel on trouve cinq, dix ou quinze entreprises.

Beaucoup de jeunes en situation de décrochage scolaire estiment que les raisons de leur décrochage se trouvent dans une mauvaise orientation. Que faire ?

Il faut travailler le temps de préparation avant la fin du lycée, dès les stages de 4e et 3e. Mieux informer sur les secteurs qui recrutent, comme l'éolien. Il faut valoriser le travail dans l'industrie, montrer que ce n'est plus Zola, et valoriser nos pôles de très haut niveau comme Industrielab.

Un micro-lycée a ouvert cette année à Amiens pour les élèves décrocheurs [voir nos articles ici et , ndlr]. Mais il ne concerne qu'une cinquantaine de personnes. C'est peu.

C'est une expérimentation. Je n'ai jamais dit qu'il n'y en aurait qu'un seul. On va tirer les enseignements de cette expérimentation. Si c'est positif, on l'étendra.

Vous avez annoncé [en décembre, ndlr] des mesures pour aider les jeunes dépourvus de réseaux à trouver des stages. Qu'en est-il ?

Il existe déjà une plate-forme de stages au rectorat mais elle ne fonctionne pas très bien. Le rectorat nous a demandé de l'améliorer. Ce travail va se faire dans le cadre du Projet éducatif régional global, un chef de projet de la Région s'en occupe actuellement.

Les Régions ont vocation à prendre de plus en plus d'importance dans le domaine de l'éducation? N'y a-t-il pas un risque d'accroître les disparités entre les territoires ?

Les régions ne doivent pas devenir des états décentralisés. L'État doit être l'organisateur et donner ensuite aux territoires les moyens d'agir. C'est important car les emplois se créent dans les PME locales. De manière générale, il faut que la jeunesse picarde change: ça passe par une élévation générale du niveau de formation et la création de pôles d'excellence. C'est ça l'avenir de la région!

Dans l'œil du Télescope

J'ai rencontré Claude Gewerc au conseil régional, à Amiens, jeudi dernier.