Archives du journal 2012-2014

Contes et recherche: le picard est dans la place

Le 16 mai 2013
Entretien commentaires
Par Rémi Sanchez

Deux conférences, deux approches complètement différentes.

Ce soir, à 20h30, à l'amphithéâtre de l'espace Dewailly résonnera picard. C'est l'association Pourparlers en Picardie qui invite Jean-Marie François, conteur, comédien et auteur picardisant, à venir définir sa vision du picard en tant que langue. (Voir le tract) L'Abbevillois emmènera ses spectateurs dans la littérature écrite et orale de la langue régionale (retrouvez son interview en page suivante).

Mais avant cela, à 18h00 à la bibliothèque Louis Aragon, c'est le laboratoire de linguistique (le LESCLAP, pour Linguistique et sociolinguistique: contacts, lexique, appropriations, politiques)de l'Université de Picardie Jules-Verne qui proposera son approche, certes moins poétique, du picard.

Si les mots vous effraient, rassurez-vous. Les linguistes du LESCLAP sauront se mettre au niveau des amateurs du picard: «On s'adresse en permanence à des linguistes professionnels mais par ailleurs, ce que nous fprésentons concerne toute personne qui s'intéresse au picard» explique Jean-Michel Eloy, professeur émérite de linguistique qui co-animera la soirée avec Christophe Rey, le directeur du laboratoire.

Que va-t-on apprendre dans cette conférence? C'est Jean-Michel Eloy qui répond à nos questions.

Le télescope d'Amiens: En quelques mots, pouvez-vous éclaircir la notion de "sociolinguistique"?
Jean-Michel Eloy:
En sociolinguistique, notre but est de connaître et comprendre, décrire la place de la langue dans la société. Pour décrire la place d'une langue, il faut chercher des méthodes scientifiques, qui seront valables quelle que soit la langue et la société. En se disant qu'il y a peut-être des scientifiques, à l'autre bout du monde, qui ont trouvé une méthode scientifique qui peut nous intéresser pour comprendre la place du picard aujourd'hui.

En quoi le picard est-il un objet d'étude sociolinguistique?
La région présente un intérêt scientifique très important: quand on cherche le picard, on ne le trouve pas. Les gens qui parlent un pur picard, en public il y en a peu. Et le picard littéraire est d'un usage restreint. Par contre, n'importe qui, au bout de quinze jours en Picardie, aura retenu quelques mots de picard. La langue a une présence diffuse, elle est partout.

C'est pour cela que le picard pose des problèmes de description. Par exemple, combien y aurait-il de locuteurs? Très compliqué à déterminer, tout est discutable et toutes les méthodes sont d'application difficile.

Allez-vous présenter des recherches en cours?
Fanny Martin, une de nos doctorantes, va présenter son travail sur la notion de répertoire linguistique. L'idée, c'est que beaucoup des picardisants parlent un mélange entre le français et le picard, qui peut varier. Fanny Martin a donc passé du temps dans une maison de retraite, elle a rencontré des gens dans les écoles. Son idée c'est de montrer que les gens parlent de façon différente selon l'endroit, le milieu qu'ils fréquentent.

Nous allons aussi évoquer d'autres travaux de recherche sur le picard, qu'ils soient issus de notre laboratoire ou qu'ils proviennent d'équipes de l'étranger. On va ainsi présenter les travaux d'un anglais et d'une canadienne

En quoi votre recherche rejoint le domaine de l'Agence pour le picard, qui organise cette conférence?
Nous n'avons pas les mêmes buts: l'Agence pour le picard agit pour la pérennité du picard, alors que nous sommes des scientifiques. Mais il peut y avoir un certain nombre de points de rencontres. L'Agence, par exemple, peut trouver utile qu'il y ait des recherches sur la langue, et nous, nous trouvons très instructif de fréquenter les picardisants, c'est essentiel dans notre discipline.

Le conteur

Jean-Marie François est écrivain et conteur picardisant. La plupart du temps, il sillonne les routes de Picardie et du Nord pour animer des veillées picardes «à ch'coin du fu» ou des balades contées. S'il fait partie de l'Agence pour le picard qui organise la conférence du LESCLAP, il avoue que la tenue des deux événements, le même jour, est un pur hasard: la conférence qu'il animera a été préparée et organisée par l'association Pourparlers en Picardie et la librairie du labyrinthe. Le conteur tentera de répondre à la question essentielle: le picard, une langue ou un patois?

Le Télescope d'Amiens: comment en êtes-vous arrivé aux contes picardisants?
Jean-Marie François:
J'ai commencé par le théâtre, et j'en fais toujours. Comme le répertoire des pièces en picard date de l'après-guerre, je le trouvais un peu poussiéreux, un peu vielilot. Je me suis mis à écrire. Des textes, des sketches et puis, il y a une douzaine d'années, je me suis intéressé aux contes. J'entendais des histoires fantastiques qui circulaient en soirée et j'ai cherché dans la littérature francophone et picarde, j'ai réuni des contes picards et les ai traduits et remis à mon style.

Dans vos publics, la langue est-elle évidente pour tout le monde?
Je suis guide nature au Festival de l'oiseau et je fais des balades contées. J'ai des spectateurs qui viennent d'un peu partout en France. Parfois je m'arrange, je fais des traductions simultanées ou je fais "soft" dans le picard. Et personne ne s'est plaint de ne pas comprendre, au contraire. Les gens viennent pour découvrir un patrimoine local, et la langue picarde en fait partie.

Ce soir, vous comptez exposer pourquoi, selon vous, le picard est une vraie langue. Comment allez-vous vous y prendre?
Tout est question de définition: je préfère "langue" plutôt que "patois", qui me paraît dépréciatif. Pour moi, une langue n'est considérée que lorsqu'elle présente une grammaire, une conjugaison. Tout cela, le picard l'a. Mais la majorité des gens pense que le picard est un média oral. Je vais tâcher de montrer que le picard s'écrit depuis très longtemps. Pour moi, l'existence de cette littérature montre que le picard est bien une langue.

Justement, la littérature picarde est-elle abondante?
La première trace écrite c'est la cantilène de Sainte Eulalie, un poème écrit en 881. Il y a beaucoup de textes qui viennent après ça. Le XIIIe siècle, en particulier, c'est l'âge d'or du picard. Comme la région était riche, avec une grande vie commerciale, intellectuelle et artistique, la langue a connu une grande expansion. Après l'ordonnance de Villers-Cotterêts qui fixe la langue française, le picard connaît plusieurs mouvements de clandestinité puis de renouveau. Mais jusqu'au XXe siècle, il existe une littérature riche et variée. À la fois politique et engagée, mais aussi cette littérature orale fantastique que sont les contes et les légendes locales.

Ces contes sont donc des légendes locales? Ou ont-ils été importés?Il existe un bestiaire fantastique picard, qui recèle des créatures diverses. Marie-Groehète par exemple, une sirène qui fait tomber les enfants dans l'eau. Il existe beaucoup d'histoire de fées, de gobelins, de lutins qui habitaient les bois de Picardie avec les loups et d'autres créatures légendaires comme le Basilic et beaucoup d'autres. Parmi le patrimoine oral, il y a aussi les blasons collectifs de villages, des appellations données aux habitants. Par exemple, les Amiénois sont "chés maqueux d'gueugues d'Anmien", les mangeurs de noix d'Amiens, en référence à un épisode de l'invasion espagnole [la prise de la citadelle d'Amiens qui se serait faite, en 1597, grâce à un sac de noix et à un stratagème des armées espagnoles, ndlr].

Dans l'œil du Télescope

J'ai pu m'entretenir avec Jean-Marie François et Jean-Michel Eloy lundi 13 et mardi 14 mai.