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Comment la Somme perd ses éleveurs laitiers

Le 17 janvier 2013

Jérôme compte les jours.

Comme chaque matin, cet agriculteur de Toutencourt, au nord d'Amiens, se lève à 6 heures pétantes, à la fraîche. Il allume les lumières de son étable et passe une heure à traire ses 25 vaches, entre le ronronnement des pompes et le meuglement des animaux. Mais dans un mois, tout ça, c'est fini. «J'ai décidé d'arrêter le lait».

Jérôme, qui comme beaucoup d'agriculteurs samariens est à la fois éleveur et cultivateur, n'est pas au bord de la banqueroute. Il a simplement décidé de ne plus produire de lait pour se consacrer aux cultures.

Beaucoup arrêtent de leur plein gré

Il n'est pas le seul. Selon le recensement agricole du ministère de l'Agriculture, la Somme a enregistré une baisse d'un tiers de ses élevage laitiers entre 2000 et 2010. Une hécatombe? Pas seulement. Ce que ne disent pas ces chiffres, c'est que beaucoup d'agriculteurs samariens, comme Jérôme Nigaut, ne disparaissent pas lorsqu'ils arrêtent de produire du lait: ils se spécialisent vers les cultures.

Avec une production laitière de moins en moins attractive dans les campagnes, beaucoup d'agriculteurs pensent à troquer leurs vaches et leurs prairies contre des champs de céréales. Derrière ce phénomène, pas de dépôt de bilan, peu de drames. Les agriculteurs concernés se réjouissent souvent à l'idée de ne plus traire leurs vaches.
 


Sur son lieu de travail, une petite salle de traite vieillissante.

Pour Jérôme, ça ressemble à une libération. «Les grosses semaines, je travaille 70 à 80 heures». Arrêter le lait, c'est un tournant dans sa vie professionnelle et personnelle. Moins de travail, mais surtout, fini les deux traites quotidiennes, à heures fixes, chaque jour de la semaine, tout au long de l'année.

«Je ne regarderai plus ma montre pendant les repas de famille.» Ce jeune éleveur prévoit déjà de se lever une heure plus tard le matin. «Je pourrai m'occuper un peu de mes enfants». Le plus âgé de ses fils a sept ans et son père regrette de ne jamais l'avoir emmené à l'école. En février, il pourra.

Pour arrêter le lait, deux choix s'offraient à lui. Ils pouvait confier ses vaches à un voisin, comme c'est le cas dans le projet des 1000 vaches près d'Abbeville, ou les vendre et toucher une prime allouée par l'État, l'Aide à la cessation d'activité laitière (Acal). C'est ce qu'il compte faire.

À partir de 100 ha, ils peuvent se passer de vaches

Arrêter le lait, encore faut-il pouvoir se le permettre. Jérôme Nigaut a de la chance. À côté de ses vaches, il cultive une bonne centaine d'hectares en blé, colza, escourgeon et betteraves. Une taille d'exploitation de plus en plus courante dans la Somme, et suffisante pour se passer du lait.

«D'un point de vue purement économique, on ne garde le lait que parce que l'exploitation est trop petite», explique Emmanuel Béguin de l'Institut de l'élevage. «Avec 100 hectares, une personne seule peut arriver à vivre sans lait.» 

Cela n'a pas toujours été le cas. Il y a vingt ans, la ferme qu'exploitaient les beaux-parents de Jérôme ne pouvait pas se passer des revenus du lait. «Quand je me suis installé en 1995, je n'avais pas le choix. Le lait était essentiel.». Depuis, il a développé son exploitation, en grappillant ça et là, des surfaces de terres cultivables. De 48 hectares, sa ferme est passée à 125 hectares. Désormais, il n'est plus dépendant du lait.


Les veaux femelles resteront encore un an chez Jérôme, avant d'être vendus.

Le lait: une activité chronophage

Que lui en couterait-il d'arrêter de traire ses vaches? Entre 2000 et 3000 euros par an, lui a répondu sa conseillère de gestion. Un prix qu'il estime raisonnable pour améliorer son confort de vie.

«Pourquoi travailler nuit et jour, 365 jours par an, alors que ça pourrait être plus calme?», explique Jérôme Nigaut.

Jérôme n'est pas seul dans ce cas. La taille moyenne des exploitations samariennes avoisine justement les 100 hectares. Alors, comme lui, les agriculteurs de la région sont de plus en plus nombreux à se spécialiser dans les cultures. Le tracteur plutôt que les vaches. C'est moins de travail et moins d'astreinte «Ce qui accélère les arrêts, c'est l'intérêt comparé du lait et des cultures», explique Emmanuel Béguin. «Le lait apporte une meilleure marge brute mais nécessite cinq à dix fois plus de travail à l'hectare que les cultures.»

Ce phénomène de désaffection pourrait transformer la campagne samarienne dans les années à venir, et il est bien parti pour s'empirer. «Nous savons que la restructuration de l'élevage laitier va se poursuivre dans le département», prévoit Emmanuel Béguin. Chaque année, on compte de 70 à 100 élevages laitiers en moins dans la Somme. «Et la restructuration risque de s'accélérer».

Dans cinq ans: 400 exploitations laitières en moins dans la Somme


L'étable de Jérôme, à laquelle il faudra trouver une nouvelle fonction, l'année prochaine.

À ce rythme, sur les 1500 éleveurs laitiers que compte aujourd'hui le département, seules quelques dizaines de grosses fermes industrielles pourraient survivre d'ici 20 ans. C'est déjà le cas dans les Yvelines ou le Val d'Oise. La Somme, à l'exception du Vimeu, serait alors une terre entièrement dédiée aux cultures, ce qui ne serait pas sans conséquences sur les emplois ruraux, dont l'élevage est pourvoyeur. «On voit déjà l'élevage se concentrer dans l'ouest du département», note Emmanuel Béguin.

En France, les exploitations alliant cultures et élevage, que l'on retrouve couramment  dans la Somme, sont en forte régression. Leur nombre a chuté d'environs 20% entre 2000 et 2010. Dans le même temps, le nombre de céréaliers a, lui, légèrement augmenté.

Dans ce paysage, la trajectoire de Jérôme Nigaut - polyculteur-éleveur en passe de devenir cultivateur - est symptomatique : avec la disparition des «polyculteurs-éleveurs», l'heure est plus que jamais à la spécialisation des territoires.

Dans la Somme, les prochaines années seront décisives pour la survie de la filière laitière. De plus en plus d'agriculteurs approchent de la retraite. Or comme l'explique, Emmanuel Béguin: «Les arrêts des ateliers laitiers se passent souvent au moment de la reprise de la ferme, lorsque les parents n'ont pas modernisé l'outil, et que le jeune n'est pas spécialement motivé par le lait.» Les conditions sont aujourd'hui loin d'être réunies pour que ce renouvellement des générations se fasse efficacement.


Le village de Toutencourt, 500 habitants, à 20km au nord-ouest d'Amiens


Une filière plongée dans l'expectative

Jérôme possède le plus petit troupeau du village et des installations vieillissantes. Pour les mettre aux normes, il lui faudrait débourser 15 à 20 000 euros. Ce qu'il n'a jamais envisagé. «En m'installant, je savais que j'arrêterai le lait au court de ma carrière. Ce n'est pas rentable d'investir et puis mon bâtiment est coincé dans le village. Ma belle-mère est un peu triste, mais elle sait que je n'avais pas d'avenir dans le lait.»

Son premier problème, une charge de travail pesante. Contrairement à ses beaux-parents, Jérôme est seul sur son exploitation. Et comme beaucoup de jeunes agriculteurs, sa femme travaille «à l'extérieur».

S'associer avec un autre agriculteur pour partager les investissements et le travail? Jérôme y a pensé, mais pas longtemps. «C'est la loterie. Il faut bien s'entendre avec l'associé. J'en connais beaucoup qui ont fait machine arrière.»

Il envisage d'autant moins d'investir que la filière laitière lui offre peu de raisons de croire en l'avenir, sur sa petite ferme. Pas garantie de prix, et l'impression que l'avenir appartient aux grosses exploitations, comme les «1000 vaches». 

En France et dans toute l'Europe, la filière laitière est soumise à l'expectative. Depuis dix ans l'Union européenne s'évertue à déréguler le marché de la production laitière. Exit les stocks et les prix garantis.

Dans les campagnes, les éleveurs s'en rendent compte. Les cours du lait sont de plus en plus fluctuants. Et parfois ça casse, comme en 2009, où les prix étaient au plus bas, bien en dessous des coûts de production.

En 2015, le dernier rempart devrait sauter. L'Europe a annoncé qu'elle mettrait fin au régime des quotas laitiers en vigueur depuis 1984. Dès lors, la puissance publique ne contrôlera plus les volumes de lait produits sur son territoire. Nul ne sait encore exactement ce qu'il adviendra des prix, beaucoup s'attendent au pire.

Face à tant d'incertitudes, difficile d'investir dans une salle de traite, une fosse à lisier ou une nouvelle étable. 

Un phénomène qui touche petits et gros. «Je connais beaucoup de fermes qui se posent la question d'arrêter en ce moment, même à un million de litres [une centaine de vaches, ndlr]», assure Jérôme.