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Ce que veulent les sages-femmes

Le 07 novembre 2013
Enquête commentaires
Par Rémi Sanchez

Qui se soucie des sages-femmes? Les principales intéressées se posent la question. Car depuis le 16 octobre, un grand mouvement de grève agite leur profession. En France, de nombreuses maternités sont touchées par cette grève illimitée et les sages-femmes reçoivent de nombreux soutiens

Aujourd'hui les sages-femmes françaises vont, de nouveau, manifester à Paris, devant leur ministère. C'est que leur sit-in du 16 octobre devant le ministère de la Santé n'avait donné que peu de résultats. Tout juste ont-elles pu rencontrer quelques représentants du ministère. Leur ministre de tutelle, Marisol Touraine, n'est quant à elle pas venue engager le dialogue avec la centaine de représentantes qui étaient venues de toute la France. Toutes celles qui n'étaient pas retenues au travail par leurs astreintes. Car la grève des sages-femmes se fait sur leur temps libre.

Dans les murs de la maternité, les sages-femmes ne s'arrêtent pas de travailler.

Les sages-femmes absentes des projets de la ministre

Élodie Hénocque, sage-femme à la maternité Camille-Desmoulins à Amiens a gardé une certaine amertume du sit-in du 16 octobre. L'impression qu'elle en a gardée, c'est que son métier n'est pas reconnu. «Dans le projet de plan périnatalité 2014, nous n'apparaissons même pas!»

Ce plan qui doit se concrétiser en 2014 va définir les orientations de la santé publique pour la prise en charge de la grossesse dans les années à venir. «Pourtant, notre travail sur les femmes s'étend de la puberté à la ménopause, nous faisons de la prévention, de la contraception. On peut suivre une grossesse de la déclaration jusqu'à la préparation à la naissance. Pour l'accouchement, on gère la patiente de A à Z, on ne fait appel au médecin qu'en cas de besoin médical...».

Pour résumer, les sages-femmes peuvent suivre toutes les étapes d'une grossesse physiologique (c'est-à-dire sans problème médical). En cas de pathologie seulement, elle doivent orienter la patiente enceinte vers un médecin gynécologue.

Aujourd'hui, la plupart des sages-femmes travaillent dans des maternités, privées et publiques, et les rares sages-femmes qui travaillent en libéral souffrent d'un déficit de reconnaissance de leur travail. Malgré ce rôle primordial dans les grossesses physiologiques que leur a accordé la législation française en 2009.

Il y a quatre ans, la France affrontait une certaine pénurie des gynécologues qui perdure aujourd'hui. Le recours aux sages-femmes faisait sens pour désengorger les cabinets médicaux. Et il devrait toujours faire sens.

Les bonnes élèves de la Sécu

Pourtant, dans ce projet de Plan périnatalité, les sages-femmes ont eu la mauvaise surprise de voir que le médecin généraliste est considéré comme le premier recours dans tous les cas de grossesse. Ce qui n'a pas manqué de fâcher la profession avec la ministre. «Les généralistes envoient les femmes chez le gynécologue, et on oublie la sage-femme. Alors que les gynécos ne prennent pas forcément autant de temps qu'une sage-femme. Nous avons plus de temps, et le relationnel est aussi une partie de notre métier».

D'ailleurs, Élodie Hénocque a de bons arguments pour défendre sa profession. Selon elle, les sages-femmes coûtent moins cher à la Sécurité sociale. «On prescrit moins de médicaments parce qu'on a des formations qui ne sont pas que médicales: on travaille sur la position du bassin, par exemple. Certaines ont des formations d'acupuncture, etc. On fait également moins d'examens que certains généralistes, lors des déclarations de grossesse. Certains bilans sanguins sont superflus, comme le bilan thyroïdien ou l'hépatite C».

D'avantage de travail pour les sages-femmes

Pour Élodie Hénocque, le problème vient aussi de la reconnaissance du métier. Que le ministère définisse la sage-femme en premier recours en cas de grossesse, cela pourra donner de la visibilité à leur corps de métier, et inciter les patientes à consulter ses consœurs plutôt que les gynécologues.

D'autant que, si les gynécologues sont surchargés, la situation de l'emploi parmi les sages-femmes n'est pas au beau fixe. Il n'est pas rare que les jeunes diplômées restent sans contrat à la sortie de l'école. «Si on veut un poste, il ne faut pas hésiter à bouger dans toute la France, on ne peut rien refuser. On les compte sur les doigts d'une main, ceux qui peuvent rester sur Amiens ou ceux qui obtiennent un CDI», s'inquiète Solène Mascret, étudiante sage-femme de l'école d'Amiens. Elle est en master 1, il lui reste un an avant d'être diplômée. Mais la situation n'est pas réjouissante: «On ne se projette pas trop», explique-t-elle.

C'est l'association des étudiantes sages-femmes d'Amiens qui mène la grève dans l'école. Solène Mascret en est la présidente. Mardi midi, elle faisait les comptes: près de 70 de ses camarades étaient déjà prêt à monter à la capitale pour se faire entendre.

Hélène Bourges, Solène Mascret et Margaux Fessart, les trois étudiantes membres de l'association des étudiantes sages-femmes d'Amiens seront mobilisées aujourd'hui.

Tout comme leur aînée Élodie Hénocque, les étudiantes attendent une meilleure reconnaissance de leur travail. Elles attendent aussi une revalorisation de la rémunération. Car pour le moment, les maïeuticiennes sont rémunérées sur une grille qui correspond aux professions paramédicales. À peine plus que les infirmières qui ont trois années d'étude. Or les sages-femmes doivent suivre, depuis 2001, cinq années d'études et doivent subir la curée du concours de première année de médecine avant la spécialisation.

Le statut de praticien hospitalier fait débat

Ce que veulent ces étudiantes, c'est aussi le statut convoité de praticien hospitalier (PH). Ce statut est, pour le moment, réservé aux médecins, pharmaciens et chirurgiens-dentistes exerçant au sein de l'hôpital public. Il est acquis sur concours, après nomination. Les sages femmes sont, elles, employées de la fonction publique.

En demandant ce statut, les étudiantes tireraient une croix sur certains conforts: «En tant que PH, on travaillerait 48h par semaine au lieu de 38h, et notre retraite serait reculée de 5 ans, soit 67 ans», explique Solène Mascret, étudiante en Master 1 de maïeutique à l'école amiénoise. Mais elles accéderaient aussi à un meilleur salaire. «On reconnaîtrait ainsi qu'on est une spécialité médicale. Dans le Code de la santé publique, nous sommes l'une des trois professions médicales, avec les médecins et les orthodontistes», rappelle-t-elle.

La hiérarchie de la sage-femme d'hôpital changerait, elle aussi. Car si aujourd'hui les sages-femmes sont sous la responsabilité d'un cadre infirmier ou d'un cadre sage-femme, avec le statut de PH chacune ne dépendrait que de la direction des ressources humaines de l'hôpital.

Mais l'obtention du statut fait débat au sein des manifestantes. Toutes n'entendent pas changer aussi radicalement leurs habitudes. Et les lourdes responsabilités qu'elles portent déjà leur suffisent.

Solène Mascret et ses camarades de classe n'entendent pas se comparer aux médecins, ni toucher le même salaire qu'eux. «Il faudrait créer un statut intermédiaire», estime-t-elle.

Cette fois-ci, les étudiantes et étudiants amiénois sont nombreux à se mobiliser, dans le sillage de leurs aînés. Ils pourraient être près de 70 à manifester à Paris devant les fenêtres de Marisol Touraine. La moitié de l'effectif, toutes années confondues. Et elles espèrent bien y trouver une oreille attentive.

Dans l'œil du Télescope

La photo de la salle d'attente de la maternité nous a été fournie par une sage-femme. Toutes les personnes interviewées ont été rencontrées entre vendredi 1er et mardi 5 novembre.