Archives du journal 2012-2014

Bus: manifestation d'usagers ou tribune politique?

Le 21 mars 2013

«On vous a écouté, on a tout changé», dit le slogan d'Amétis. Pas vraiment du goût des mécontents du nouveau réseau de bus, mis en place par le nouveau délégataire de service public Kéolis. Pour eux c'est plutôt: «Rien ne va» et «on se demande qui ils ont écouté».

Ce réseau ne fait pas que des heureux. Loin de là. Depuis le 7 janvier et sa mise en place en fanfare, de nombreux usagers font entendre leurs voix. Collèges desservis en-dehors des horaires de cours, arrêts inappropriés, ou simplement disparitions d'arrêts ou de lignes perturbent, au mieux, les habitudes des riverains, au pire, les obligent à de longues marches.

Dolorès Esteban, ancienne assistante de l'ex-député Maxime Gremetz, fait circuler depuis janvier une pétition. Mais elle n'est pas toute seule. Elle peut compter sur les membres des "comités de vigilance", quelques amis réunis au moment de la lutte pour la protection du parc du Château-blanc.  La pétition recueille près de mille signatures et permet de rapporter les dysfonctionnements observés par les usagers dans plusieurs zones de la ville.

«On s'intéressait surtout aux lignes B5, B6 et B7, et puis on s'est rendu compte qu'il y avait des mécontents ailleurs.»

1000 signatures devant Kéolis

Dolorès Esteban finit par présenter les mille signatures à Kéolis, le délégataire du réseau. «On a des propositions très pratiques, par exemple de prévoir un arrêt devant l'hôpital, pour permettre aux étudiants d'IUT et de l'université de prendre la B6. Aujourd'hui cette ligne s'arrête devant la future entrée du CHU sud, c'est à dire dans les champs.»

Dans la lutte, l'ancienne "Gremetzienne" rejoint Nathalie Lavallard, présidente du comité de quartier Saint-Honoré et candidate Nouveau centre aux élections cantonales de 2011. «Du côté du square Friant c'est devenu désert» : Nathalie Lavallard donne aussi beaucoup d'exemples de turbulences créées par le nouveau réseau et relayées dans les nombreuses réunions de son comité de quartier. «Chaque secteur a ses propres préoccupations: les lignes qui ne vont plus jusqu'à la gare, les horaires qui n'ont pas assez d'amplitude pour les usagers.»

Début février, les deux femmes ont donc porté leurs réclamations ensemble, auprès de Thierry Bonté, le vice-président de la métropole en charge des transports, et auprès de Kéolis. Mais les réponses se font attendre.

On vous a écouté, on a re-changé

Lorsque même les fédérations de parents d'élève comme la FCPE et la PEEP s'en mêlent, c'est que les soucis de dessertes des collèges et lycées posent vraiment problème. Du coup, le 4 mars, à la rentrée, Kéolis met en place quelques modifications de son réseau avec l'aval d'Amiens Métropole.

Des changements d'horaires, pour s'assurer que le dernier bus ne parte pas avant la fin des cours, par exemple. Ou que les élèves d'Édouard-Lucas n'aient pas à traverser une voie de chemin de fer pour rejoindre leur arrêt de bus.

Mais les changements ne donnent pas entière satisfaction. Et la fronde ne s'arrête pas là. Pour le canton sud, le problème de zones mal desservies reste presque entier, malgré le déplacement d'un arrêt d'une ligne express, pour améliorer la desserte du quartier. L'absence de lignes qui amènent à la gare depuis la cité scolaire pose aussi problème aux élèves qui prenaient le train pour venir en cours.

Surtout, ces modifications donnent un goût de trop peu, et les rencontres avec Thierry Bonté, qui rappelle souvent que le bien commun n'est pas l'accumulation des intérêts individuels, laisse parfois amers les usagers.

Une première manif avait eu lieu le 2 mars, et Thierry Bonté est à nouveau interpellé, le 9 mars, lors d'une balade urbaine dans le quartier Saint-Ladre, autre point délicat du réseau. Un groupe Facebook rassemblant les mécontents est créé, et une nouvelle manifestation est prévue ce samedi 23 mars, devant le dépôt de bus.

Le grand écart de la contestation

Lors de la manifestation du 2 mars dernier ou dans l'actuel groupe Facebook des "mécontents", ils sont nombreux les soutiens politiques de Nathalie Lavallard. À commencer par les conseillers généraux UDI Hubert de Jenlis et Olivier Jardé. Outre la présence d'élus de centre droit, on trouve également des militants de la gauche communiste. Le grand écart politique.

«Moi je suis là en tant qu'associative plutôt qu'en tant que militante politique, explique Nathalie Lavallard. D'ailleurs la meilleure preuve c'est que Mme Esteban est de gauche: on travaille ensemble pour l'intérêt commun.»

Qui récupère qui

Nathalie Lavallard ne manque pas de rappeler que Cédric Maisse, élu communiste au conseil municipal d'Amiens, était aussi présent pour manifester ce jour-là, avec Maria-Héléna Loew et Fabienne Debeauvais, deux autres représentantes du PCF. Cédric Maisse était aussi le premier à dénoncer le contrat d'affermage entre la métropole et Kéolis, qui, selon lui «déresponsabilise les élus».

De son côté, Cédric Maisse explique refuser «de laisser le terrain [de la contestation, ndlr] à la droite». Il est, en tout cas, partagé sur les nouvelles lignes de bus.«Le réseau fait sûrement des heureux, mais il faut aussi écouter les mécontents. Je n'aime pas cette façon de dire qu'il faut "laisser le temps". Pour moi, quand on est responsable politique, on doit répondre aux demandes des citoyens». Un vœu qu'il adresse aux élus de la ville et de la métropole.

Hubert de Jenlis, assureur amiénois et conseiller général UDI du canton d'Amiens sud, a repris, lui aussi, le flambeau de la contestation du réseau de bus. Il faut dire qu'en ce moment, le centre et la droite frémissent en vue de primaires aux municipales de 2014. Du coup, le soupçon est vite lancé sur la sincérité des uns et des autres.

Émilie Thérouin est élue de la majorité à la mairie d'Amiens.

Pour Hubert de Jenlis, il ne s'agit pas de récupération. Alerté «par des entreprises, des cliniques et des établissements scolaires» de son canton sur les difficultés causées par le nouveau réseau, il fait son «travail de conseiller général». En effet, il a adressé des courriers à Christian Manable, président du conseil général de la Somme ainsi qu'à Pascal Demarthe, le vice-président aux transports.

Le travail de conseiller général

Il s'y interroge sur la délégation de la compétence du transport scolaire à la métropole. Puisqu'en 2012 le conseil général a versé 603 131 euros à la métropole pour organiser le transport scolaire, il estime que le département aurait dû être consulté sur le nouveau réseau. Il a également le sentiment que la métropole n'a pas suffisamment pris en considération ses responsabilités sur ce point.

«Aux côtés des mécontents du bus, j'interviens sur le volet transports scolaires. Je ne souhaite pas en faire une tribune, ni récupérer leur initiative. On peut toujours faire des erreurs, mais il faut pouvoir se mettre autour de la table et trouver un terrain d'entente», lance-t-il, en direction de la métropole. Le 2 mars, en tout cas, tous les usagers ne sont pas restés aussi courtois, les pancartes en témoignent

Le comité hésite au flirt avec les partis

Michel Vidal est le président du comité des usagers des bus d'Amiens métropole. Il ne voit pas d'un très bon œil les agitations politiques autour des problèmes de réseau. Non pas qu'il ne voit pas les problèmes, au contraire. Problème des liaisons qui partent de la Maison de la culture vers l'est, les correspondances qui se font mal vers l'hôpital, le fonctionnement irrégulier de la ligne Flexo à St-Ladre, la desserte de la polyclinique depuis Étouvie ou Amiens Nord, etc. Les dossiers sur lesquels les correspondants du comité travaillent sont nombreux.

«À titre personnel, je ne voulais pas y aller et risquer d'être assimilé aux partis politiques». Certains comités de quartier, comme celui de Nathalie Lavallard, l'ont invité à des réunions. Mais son analyse le porte à considérer que les comités de quartier sont restés, bien souvent, les outils plus ou moins politisés qu'avait mis en place Gilles de Robien.

 

Sur l'invitation de Nathalie Lavallard (à droite), Michel Vidal avait participé à un comité de quartier Saint-Honoré. (archive 2013)

L'expertise et l'indépendance

Face à cela, il revendique l'expertise de son comité, membre de la Fédération nationale des usagers des transports (FNAUT), qui a étudié de près le plan de déplacement urbain de la métropole, et qui connaît la situation démographique locale et les impératifs d'un réseau de transport en commun.

Mais il a l'impression qu'on ne l'écoute pas et que la concertation avec la métropole a été un peu avortée.

Si son comité a, finalement, appelé à rejoindre la manifestation du 23 mars, c'est paradoxalement pour des raisons politiques. «Je me suis laissé convaincre quand un membre de l'asso m'a dit qu'il fallait occuper le terrain pour ne pas laisser le sujet devenir politique», explique-t-il. Mais dans le tract du comité, il est très clair: ils n'y prendront part que sur la base de «réelles négociations avec une réflexion aboutie» et pour la «défense de réels usagers». Comprendre, ceux qui prennent vraiment le bus et qui n'utilisent pas opportunément la manifestation à d'autres fins.

Et Kéolis tendit une main

Hier, Dolorès Esteban a été reçue par la direction de Kéolis. Cela devenait inespéré, depuis plusieurs mois qu'elle attendait un rendez-vous officiel. Elle s'y est rendue avec des élus de Saleux et Sains-en-Amiénois, ainsi qu'avec ses correspondants des "comités de vigilance" pour représenter Saint-Fuscien, Saint-Ladre et son canton sud-ouest.

«Il y a quand même eu un échange positif», commentait-elle à la sortie de la réunion. Même si on lui a confirmé qu'aucun nouveau changement n'interviendrait avant la rentrée de septembre. «Pour le moment ils recensent les doléances et, courant avril, ils devraient décider des modifications de la rentrée.» Rétablir le dialogue pour désamorcer la contestation? «Ils sont au courant qu'on va maintenir la manifestation de samedi. Si en avril il n'y a rien de changé, on les tannera jusqu'aux élections!» Dolorès Esteban ne se décourage pas et sait que le calendrier politique pourrait jouer en la faveur des usagers mécontents.

Curieusement, Michel Vidal n'avait pas beaucoup de nouvelles de Kéolis ces derniers temps. Mais avec son comité d'usagers du bus il devrait être reçu, lui aussi, dans les jours qui viennent. Probablement dans le même but de recueillir les doléances pour la réorganisation de la rentrée des classes.

Un réseau alternatif en gestation

Mais si beaucoup de manifestants réclament à Kéolis une "réorganisation totale du réseau", le comité des usagers, lui, a travaillé sur cette réorganisation. Michel Vidal et ses comparses peaufinent un document sur leur vision du réseau, qu'ils présenteront aux responsables des transports en communs amiénois. «Tout en gardant intactes les lianes, on va proposer un projet alternatif avec une ligne circulaire et des lignes de rabattement», explique Michel Vidal. Une chance que cela retienne l'attention de Kéolis et d'Amiens métropole? Pas certain.

Kéolis qui ne jure que par les «remaniements à coût constant» pourrait examiner d'un œil distant un projet alternatif. «Dans un réseau, il n'y a pas que le tracé. Ça, tout le monde peut le faire. Il faut aussi prendre en compte les fréquences, les recettes, l'économie», rappelle Jean-Marc Sauvestre, directeur général adjoint de Kéolis.

Kéolis reste prudent. Pour le moment, ils n'ont pas de chiffres de fréquentation décisifs à rapporter. C'est ce test qui pourra montrer si leur réseau est réussi et s'il peuvent asseoir leur autorité face aux contestations et aux projets alternatifs.

Dans l'œil du Télescope

J'ai pu interroger Cédric Maisse, Hubert de Jenlis, Nathalie Lavallard, Dolores Esteban, Michel Vidal et Jean-Marc Sauvestre par téléphone, mardi 19 et mercredi 20.

J'ai joint, une seconde fois, Dolores Esteban après son entretien avec Jean-Marc Sauvestre et un technicien de la métropole, mercredi en début de soirée.

La photo représentant Michel Vidal et Nathalie Lavallard a été prise, comme spécifié, lors d'un comité de quartier St-Honoré, le 4 février 2013, qui portait sur le réseau de bus. Ce jour-là, Dolorès Esteban participait aussi à la réunion, présentant le travail et les revendications de ses "comités de vigilance."

Mon but était d'en savoir plus sur la politisation de ces manifestations, j'ai donc porté mes questions vers les manifestants plutôt que vers Kéolis et Amiens Métropole.