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Alain Gest, les ratés d'un copier-coller sécuritaire

Le 19 février 2013
Enquête commentaires
Par Fabien Dorémus

Alain Gest (au centre) et une partie de son équipe.

Alain Gest est un homme d'expérience. Député UMP, ancien président du conseil général de la Somme, ancien vice-président du conseil régional de Picardie, il sait comment faire parler de lui, comment communiquer.

Preuve en est qu'il consacrait son jeudi dernier à un marathon médiatique afin de présenter le «plan pour la tranquillité publique» qui s'appliquerait à la ville d'Amiens s'il en était élu maire en 2014.

Ce jour là, Alain Gest avait donc convié la presse écrite dès 9 heures dans un café amiénois (Le Télescope d'Amiens et le Courrier picard étaient présents) avant de se rendre vers midi sur le plateau télé de France 3 Picardie, puis de s'asseoir devant le micro de France Bleu à 18 heures pour sa dernière intervention publique de la journée.

Alain Gest, candidat à la candidature à droite, en a profité pour annoncer quelques mesures phares de son plan anti-délinquance. Il prévoit d'augmenter significativement le nombre de caméras de vidéosurveillance, fustigeant au passage «le dogmatisme» de la municipalité actuelle sur le sujet, elle qui refuse d'en installer de nouvelles.

Interdire les bivouacs

Il veut également armer la police municipale de flashballs et de Taser : «C'est un minimum. Il faut mettre les policiers municipaux à égalité avec les voyous en face.» Et les armes à feu ? «Pas pour le moment. Mais si ça s'avère nécessaire...» À l'heure actuelle, 43% des policiers municipaux français sont armés selon une enquête du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) parue en juin dernier.

Alain Gest entend également donner une base légale aux interventions de la police municipale. Pour cela il signerait dès son élection des arrêtés interdisant la circulation des mineurs de moins de treize ans la nuit ou interdisant les «bivouacs» : «Il y a des gens installés dans la rue avec des chiens, cela inquiète les passants. Ce n'est pas très attractif pour la ville et c'est également une question de respect, de savoir-vivre.» Du balai, en quelque sorte.

Le modèle orléanais

Celui qui considère Amiens comme «une ville de gauche», affirme connaître d'avance les réactions que susciteront ses propositions : «Il faut changer de cap, ce n'est pas facile. Je sais que je vais être critiqué par les bonnes âmes et le politiquement correct. Mais je ne suis pas non plus dans l'idéologie sécuritaire.»

Jeudi dernier, le candidat expliquait que son plan anti-délinquance se déclinait en trois volets : prévention, dissuasion, sanction. Ce sont exactement les mêmes termes qu'emploie la mairie d'Orléans. Et ce n'est pas un hasard. En fait, le pré-programme d'Alain Gest en matière de sécurité est calqué sur la politique qui s'applique depuis 2001 dans la capitale de la région Centre.

Prendre exemple «là où ça fonctionne»

Une ville qui s'enorgueillit d'avoir fait baisser les chiffres de la délinquance de manière très significative en dix ans. Une politique ultra sécuritaire aussi, qui fait pâlir de jalousie le Front national (voir à ce sujet le blog du FN80).

Ce modèle orléanais, Alain Gest le revendique Il s'est rendu à Orléans récemment pour «prendre les exemples, là où ça fonctionne». Visiblement, il y a pris de bonnes notes. Il suffit, pour s'en convaincre, de visiter le site internet de Florent Montillot, maire adjoint (UDI) d'Orléans en charge de la sécurité.

On y retrouve quasiment toutes les propositions déclinées par le candidat amiénois dans son communiqué remis à la presse jeudi. Bien sûr, Alain Gest y injecte des éléments bien locaux comme le retour des adjoints de quartiers, créés sous de Robien et supprimés sous Demailly.

Mais le copier-coller orléanais est maladroit sur bien des aspects. Inventaire.

«On existe depuis trois ans»

En matière de prévention, Alain Gest entend créer «une école de la 2e chance pour les jeunes en situation d'échec scolaire». Mauvaise pioche, elle existe déjà à Étouvie. «Nous avons été labellisé École de la deuxième chance (E2C) du Grand Amiénois l'année dernière mais nous faisons ce travail depuis déjà trois ans», explique-t-on à l'association Amiens Avenir Jeunes, à l'origine de l'école.

Toujours en matière de prévention, Alain Gest veut «la mise en place de cours gratuits d'alphabétisation». Pas de chance, au moins quatre organisations assurent cette fonction à Amiens. Le centre Alco, par exemple, situé à côté de l'hôpital nord. «Nous avons des partenariats avec le collège d'Étouvie, et deux collèges d'Amiens nord, Arthur-Rimbaud et César-Franck, indique-t-on au centre Alco. On fait gratuitement de l'apprentissage du français pour les parents d'élèves. Ça se passe deux fois par semaines.» Une activité commencée il y a un peu plus de deux ans et qui fidélise désormais plus d'une centaine de parents.

Initi'elles, le Cardan, etc.

En matière d'alphabétisation, on trouve également l'association L'un et l'autre, créée il y a 17 ans à Amiens. «Nous accueillons 25 adultes en cours d'alphabétisation, les lundis et jeudis après-midi, détaille fièrement la directrice de l'association, Yolande Djimadoum. C'est surtout une population immigrée venant du Maghreb ou d'Europe de l'est. Les cours aident au dialogue avec les enfants à la maison.»

Citons encore l'association Initi'elles basée à Étouvie et qui cible avant tout un public féminin. «Nous luttons contre les différentes formes d'exclusion, explique Samia Ben Mokhtar, la présidente. Mais nos cours ne sont pas gratuits, il y a une cotisation de 10 euros par an.» Et au Cardan aussi, on donne des cours d'alphabétisation : «Entre 100 et 150 migrants les suivent, explique un éducateur de l'association. On accueille en priorité des gens suivis par Pôle emploi. On aimerait en faire davantage mais on manque de place.»

Identification dès la maternelle

Alain Gest veut également, côté prévention, créer un Service de veille éducative (encore une expression orléanaise) qui permettra, en collaboration avec les enseignants et les travailleurs sociaux, d'identifier «dès la maternelle, des enfants en difficulté ou présentant des troubles de conduite». Pour le candidat, il s'agit de dire aux parents : «"Attention, votre enfant a un vrai problème", et de faire tout pour éviter que ça dégénère».

Ce genre de dispositif existe-t-il déjà ? Le rectorat de l'académie d'Amiens répond par l'affirmative : «Quand l'enfant montre des signes d'alerte dans son comportement, les enseignants le repèrent, ils sont formés pour cela, assure l'infirmière conseillère technique auprès du recteur de l'académie d'Amiens. Si les signes sont inquiétants, on fait une évaluation, un bilan médical. Au besoin,on prévient le médecin spécialisé ou l'assistante sociale de secteur du conseil général.» Selon cette conseillère du recteur, il y a en outre «tout un travail de réseau avec des associations qui viennent en aide aux parents.» Et le plus cocasse, dans tout cela, c'est que selon elle, «à Amiens, les structures associatives sont particulièrement denses».

Un réseau déjà structuré

Une information confirmée par la directrice d'une école maternelle d'Amiens nord : «Quand j'ai des enfants mal élevés, pas socialisés, tyranniques dans ma classe, c'est mon boulot d'instit de leur apprendre à vivre en groupe. Si ça ne suffit pas, on convoque un conseil des maîtres qui peut décider de demander de l'aide aux Rased (Réseaux d'aides spécialisées aux élèves en difficulté). Et en cas de besoin, on déclenche une équipe éducative.» Une équipe dans laquelle on retrouvera, en collaboration, la directrice de l'école, l'assistante sociale de secteur, un médecin, un orthophoniste, le Centre médico-psychologique et le Centre d'action médico sociale précoce.

Voilà pour la partie prévention du plan d'Alain Gest. Une partie qui comprend en outre «le recrutement de parents-relais volontaires pour instaurer un dialogue dans la rue» ou encore la création d'un «Fonds de jeunesse amiénoise, en partenariat avec des entreprises pour favoriser des projets et aider à la recherche de stages pour les étudiants et les apprentis.»

Géolocalisation et flagrant délit

Le second volet du plan, c'est la dissuasion. Il comporte notamment la création d'un chenil et d'une brigade canine. «Je l'ai vu fonctionner, ça calme. Il faut calmer», prévient Alain Gest. Aucune brigade de ce type n'existe encore à Amiens. Bonne pioche. Mais il veut aussi améliorer le dispositif technologique à disposition de la police municipale. Et là, ça tombe un peu à côté.

Même complètement à côté, avec la mise en place de la «géolocalisation des patrouilles de police municipale destinée à leur intervention rapide». Car le directeur de la Sécurité et de la prévention des risques urbains d'Amiens métropole, Loïc Résibois, indique que «le matériel de géolocalisation des patrouilles municipales est installé depuis la fin de l'année 2012. Il y a encore quelques paramétrages à affiner, mais sur demande de l'agent -en cas d'alerte- ou en cas de déclenchement d'alarme sur un bâtiment communal, la géolocalisation se met en marche.»

Déjà dans la loi

Autre préconisation d'Alain Gest, en lien avec la vidéosurveillance : avoir un «Centre de sécurité amiénois qui transmette ses images à la police nationale». Là encore, un système similaire existe déjà. «Depuis 2011, on a passé une convention avec la police nationale pour pouvoir leur transmettre des images via le Centre de sécurité urbaine, détaille Loïc Résibois. On leur transmet les images notamment en cas de trouble à l'ordre public constaté. Mais on va faire évoluer la convention en 2013.» Une convention qui permettra à l'avenir de transférer les images à la police nationale «sans devoir attendre de se faire caillasser».

Après la dissuasion, vient la sanction dans le triptyque d'Alain Gest. Il s'agirait notamment de permettre «les interpellations en flagrant délit par la police municipale». Cela tombe bien, c'est déjà la loi. Un policier municipal peut, comme tout citoyen, arrêter un individu en flagrant délit et le mettre à disposition de la police nationale. Une information que l'on peut retrouver sur le site du Sénat, et confirmée par le directeur de la Sécurité d'Amiens métropole.

Virer les familles des HLM ?

Toujours côté sanction, le candidat UMP souhaite créer un Conseil pour les droits et devoirs des familles qui «convoquera les parents des enfants posant des problèmes pour les alerter». Autre sanction demandée : la «saisine de la justice par les bailleurs sociaux pour obtenir l'explusion des fauteurs de trouble et délinquants». Il s'agirait de «s'en prendre à des gens qui bien souvent gagnent beaucoup d'argent avec des activités illégales.»

Vient alors une question: que peut faire un maire sur cette question ? Les bailleurs sociaux à Amiens sont de différents ordres. Certains dépendent d'actionnaires privés, d'autres sont rattachés à des collectivités territoriales. Ainsi l'Opsom dépend du Département et l'Opac de la ville d'Amiens. «Juridiquement, on peut expulser les parents d'enfants délinquants, indique Jean-Pierre Bachelay, directeur de l'Opac d'Amiens Picardie. Partant du principe que les parents sont tenus d'éduquer leurs enfants.» Mais dans cette histoire, l'Opac n'a pas d'ordre à recevoir de la mairie d'Amiens.

«Amiens ne peut pas exiger l’expulsion d'un locataire», précise Jean-Pierre Bachelay. Le directeur de l'Opac tient d'ailleurs à rappeler que ce genre de décision revient à un juge et que de nombreux dispositifs de médiations existent afin d'éviter cette «solution extrême». Mais quoi qu'il en soit, la proposition d'Alain Gest ne pourra pas s'appliquer.

Le mois prochain, le candidat UMP devrait présenter ses propositions pour relancer l'économie à Amiens. Espérons qu'il réservera cette fois aux Amiénois autre chose qu'un copier-coller approximatif.

Dans l'œil du Télescope

Petites précisions sur la méthode : j'ai assisté à la conférence d'Alain Gest le jeudi 14 au matin. Je me suis ensuite entretenu par téléphone avec une douzaine de personnes pour réaliser cet article. Cela s'est passé entre le jeudi 14 et le samedi 16 février.

 

À aucun moment, je n'ai précisé à mes interlocuteurs que mes questions avaient un lien avec des propositions d'Alain Gest, de manière à obtenir des réponses dénuées -autant que faire se peut- d'arrière-pensées.

 

Ce travail de vérification des faits se poursuivra.