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Airchal: un savoir-faire emporté par le vent

Le 10 avril 2013

 

De l'extérieur, tout semblait aller pour le mieux chez Airchal, une petite usine installée sur les hauteurs de Flixecourt, à 20 kilomètres à l'ouest d'Amiens.

Il y a tout juste un an, en avril 2012, le magazine de la Chambre de commerce et d'industrie de Picardie, Entreprises 80, décrivait comme une affaire florissante cette entreprise qui fabrique des systèmes de traitement de l'air (température, humidité, etc.) pour l'industrie. «Airchal triple ses commandes en trois ans», pouvait-on lire.



Sur le parking d'Airchal à Flixecourt

Seulement, aujourd'hui l'entreprise est menacée de fermeture. «Cela nous fait rire, mais dans le mauvais sens», explique François Bartoux, tout jeune secrétaire du comité d'entreprise d'Airchal. Un rire bien jaune. Car ces derniers mois, tout s'est accéléré. Un nouveau directeur, qui se définit lui-même comme un «expert industriel» est installé début 2013. Création d'un comité d'entreprise (CE) dans la foulée, et annonce deux mois plus tard en CE, d'un projet de licenciement collectif. 35 emplois sont menacés si aucun repreneur n'est intéressé par l'usine avant la fin du printemps.

L'annonce n'a qu'à moitié surpris les salariés. «Airchal est une entreprise qui est reprise tous les quatre ou cinq ans», indique François Bartoux. En 2004, c'était le dépôt de bilan, puis la reprise par un groupe de l'Oise. De nouveau, cessation de paiement en 2008. C'est alors le groupe international Fläkt Woods qui rachète l'entreprise Airchal.



L'élu sans étiquette François Bartoux à droite, et l'élu CGT Jérôme Grangeray au centre

Le groupe aux origines anglo-suédoises, aujourd'hui leader mondial de la climatisation/ventilation pour le marché dit «tertiaire» (bâtiments, bateaux de croisières, trains...) est aux mains de deux private equity (Sagard et Barclays private equity), des fonds d'investissement spécialisés dans les entreprises non-cotées en bourse.

Une croissance mal maîtrisée

L'arrivée de ce repreneur d'envergure était une bonne nouvelle pour les salariés picards d'Airchal, au bord de la fermeture. «Airchal n'a pas gagné d'argent depuis des lustres, rappelle Christian Durand, le nouveau directeur de l'usine. Il faut se souvenir qu'Airchal était en cessation de paiement, et qu'un énorme client, qui représentait plus de 80% de son chiffre d'affaires, les avait quittés».

Une bonne nouvelle d'autant que le directeur du groupe semblait présenter une stratégie de développement. Fläkt Woods fournit des produits plutôt standardisés partout dans le monde, sauf en France. Airchal fabrique des produits plus complexes, «sur-mesure», principalement à destination de l'industrie française. Grâce au carnet d'adresses de l'entreprise picarde, Fläkt Woods pouvait écouler ses propres systèmes de ventilation sur le marché français.

Pour Airchal, le challenge était de retrouver de l'activité sur le site. «Le directeur de Fläkt Woods pensait qu'il y aurait un effet de synergie, qu'avec une gamme plus complète Airchal serait plus sollicité, retrace le directeur d'Airchal.

L'objectif fixé à Airchal par Didier Forget, le directeur du groupe Fläkt Woods: 10 millions d'euros de commandes. Dès 2011, le contrat était rempli. Trois ans après la reprise par Fläkt Woods, Airchal produisait trois fois plus de centrales de traitement d'air.



Au mur, dans le hall d'entrée de l'entreprise

Le problème, c'est que la rentabilité n'était pas au rendez-vous. Airchal produisait beaucoup, mais perdait aussi énormément. «Il y a bien eu un triplement des commandes, mais il y a aussi eu un doublement des pertes», estime le nouveau directeur. Selon lui, l'entreprise perd 10 à 15% sur chaque produit vendu. «C'est une aventure qui aura coûté 10 millions d'euros à Fläkt Woods», assure Christian Durand.

À qui la faute ?

Pourquoi Fläkt Woods a-t-il acheté une entreprise en déficit structurel? Pour les salariés, les intentions du groupe Fläkt Woods sont à questionner. «Il n'y a pas eu d'investissement à Flixecourt. Leur objectif, c'était uniquement d'approcher nos clients avec l'argument de dire qu'ils fabriquent en Picardie.»

Pour l'actuel directeur, les repreneurs pensaient vraiment pouvoir remettre l'entreprise à flot, mais ont subi les aléas du marché. «Ils ont racheté Airchal fin 2008, au mauvais moment. En 2009, l'économie s'effondre, les volumes s'amenuisent. En plus, en essayant de redémarrer Airchal, ils ont ajouté un nouvel acteur sur le marché. Chacun a défendu ses volumes en diminuant ses marges.» 

«Pour remonter le chiffre d'affaires, Airchal a essayé de vendre des produits sur-mesure d'Airchal sur le marché de Fläkt Woods, le tertiaire, poursuit le directeur. Mais ça a été négatif. Les gens voulaient acheter du Airchal au prix du standard. Enfin, 2012 a été un carnage. À Flixecourt, nous avons connu une baisse de 23% des commandes.»

 

Les syndicats pointent le manque d'investissement 

Pour François Bartoux, le bilan de Fläkt Woods est insuffisant malgré les millions perdus. «On travaille comme il y a quinze ans. Il n'y a presque pas eu d'investissements, 500 000 euros maximum, s'insurge le salarié. Ils ont changé les logiciels, mais il n'y a pas eu de développement technologique ou de révision des méthodes de fabrication. Ils n'ont changé que la poinçonneuse. Mais parce qu'ils y étaient obligés.

«Notre production est en dents de scie parce que nous n'avons pas assez de produits, poursuit-il. Malgré l'envergure du groupe, ils ne nous ont jamais apporté de nouveaux produits.»

 

 

 


Au mur dans le hall d'entrée de l'entreprise

Moderniser, faire de la recherche et développement ? «Dans un groupe qui fait 600 millions d'euros de chiffre d'affaires comme Fläkt Woods, il n'y a pas une armée d'ingénieurs pour venir aider une filiale, se défend Christian Durand.

«Le groupe n'avait pas d'experts sur le marché d'Airchal. Nous aurions pu investir plus dans les logiciels informatique, mais le problème n'est pas l'investissement. On aurait pu investir dans 40 machines que ça n'aurait rien changé. C'est un problème de marché et de prix de marché, martèle le directeur. Le marché dans lequel évolue Airchal n'est pas suffisant pour faire vivre une entreprise.»

Autre solution, transférer des produits Fläkt Woods en Picardie ? «Les Suédois n'ont pas racheté Airchal pour voir leur production transférée en France. Quand vous avez de grandes usines en Suède, en Finlande et en Angleterre qui marchent, vous ne transférez pas la production dans de plus petites», répond le directeur.

Pourtant aujourd'hui, l'entreprise Fläkt Woods a rempli son objectif initial: s'implanter en France. La force commerciale d'Airchal n'est pas concernée par les licenciements. Ils vendront désormais uniquement les produits Fläkt Woods fabriqués en Suède, en Finlande ou en Angleterre. «Nous avons réussi à sauver dix emplois», comme dit le directeur.

Un savoir-faire transféré à l'étranger?

Pour le secrétaire du CE, François Bartoux, le groupe Fläkt Woods aurait même délocalisé le savoir-faire d'Airchal dans d'autres usines du groupe, en Inde ou à Dubaï. «Notre ancien chef des opérations a été muté à Dubaï. Même moi, j'y suis allé pour donner un coup de main. Cela ne me dérange pas d'exporter notre savoir-faire. Le souci, c'est qu'aujourd'hui, nous n'avons plus de travail à Flixecourt. Et le groupe Fläkt Woods va faire de l'argent avec ce que l'on a fait avec nos têtes et nos mains.»

Pour le directeur, il ne s'agit pas de délocalisation : «En Inde comme à Dubaï, ils ont de gros besoins. Ils construisent des quartiers comme La Défense à Paris en trois ans. Et ils vous disent qu'ils les construiront avec ou sans vous, avec leurs propres usines. L'époque coloniale est terminée. Ils nous disent: «Si vous voulez nous aider, venez». Si vous ne voulez pas les aider, ils iront voir ailleurs.» Ni de transfert de technologie: «Si nous avions voulu transférer notre savoir-faire à Dubaï, nous aurions envoyé des ingénieurs avec 20 ans d'expérience, pas avec deux ans d'expérience.»



Les vestiaires d'Airchal

Entreprise cherche repreneur avant l'été

La seule chose qui fait consensus entre les deux parties, c'est que la fermeture de cette usine, qui a fourni les systèmes d'aération des locaux du Commissariat à l'énergie atomique (CEA), de l'EPR de Flamanville ou des tours Société générale à Paris, entraînerait la perte d'un savoir-faire unique sur le territoire. «On sait tout faire ici, explique François Bartoux. On fabrique du très haut de gamme. Pour les applications sismiques par exemple, il n'y a que nous pour le moment sur ce marché. Avec la rénovation promise par le gouvernement, c'est un gros marché qui arrive.»

Mais nous n'en sommes pas encore là. Les syndicalistes, qui s'avouent tous novices en droit du travail, ont pris contact avec Me Rilov, l'avocat des Goodyear, qui leur a conseillé de faire appel à un expert comptable. Ils attendent son éclairage avant la prochaine réunion de CE, le 23 avril prochain. Pour l'heure, ce qu'on leur propose leur paraît bien maigre: «Il n'y a aucune offre de reclassement aujourd'hui, uniquement des congés de reclassement et des primes». Une maigre consolation pour ces salariés dont la moyenne d'âge est de 41 ans.

La direction, elle, rencontrera le maire de Flixecourt et le Conseil régional, ce vendredi. Elle a d'ores et déjà rencontré le commissaire au redressement productif, Paul Coulomb, mais ne veut pas dévoiler le contenu de leurs échanges.

Un repreneur est toujours espéré par la direction et les syndicats, mais rien à l'horizon pour l'instant. «On espère, mais si demain personne ne frappe à la porte, on est dehors à l'été», conclut François Bartoux. 

Dans l'œil du Télescope

J'ai essayé de contacter Didier Forget, le patron de Fläkt Woods, au siège en Suisse. Il était en déplacement en Asie. J'ai tenté de contacter la société Sagard, co-actionnaire majoritaire du groupe Fläkt Woods, sans succès. La société Publicis conseil qui gère leur communication ne m'a pas recontacté après mes sollicitations. Le délégué CGT Jérôme Grangeray était présent lors de ma rencontre avec François Bartoux vendredi dernier dans l'usine. J'ai rencontré le directeur d'Airchal le même jour aussi dans l'usine.